Dolfi et Marilyn – François Saintonge


François Saintonge.jpgTycho Mercier est historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, un vieux conflit qui a eu lieu il y a plus d’un siècle de ça. Voilà que rentrant chez lui, il trouve Hitler installé dans son fauteuil : son fils Bruno, dix ans, vient de le recevoir en cadeau d’anniversaire. Alors bien sûr, ce n’est que le clone du Führer, mais ça fait quand même un choc !
Pour mille bonnes raisons, dont une est l’interdiction récente des clones du Führer, Tycho Mercier, narrateur de ce roman, s’échine à restituer cet exemplaire illégal. Pour s’apercevoir que le magasin cherche à s’en débarrasser aussi et que quoi qu’il en soit, ce Dolfi, comme l’appelle son fils, sera source d’ennui. Il va consulter quelqu’un de bien placé au ministère qui sur un coup de tête l’emmène dans un centre de « régulation », un endroit où on s’occupe définitivement des clones devenus indésirables pour diverses raisons. Une sorte de solution finale pour clones au rebut, c’est-à-dire pour êtres humains dont la société ne sait plus que faire.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit dans ce roman de François Saintonge : le clone est un être humain. La preuve en est : le clone de Marilyn appartient au voisin du narrateur, lequel voisin meurt inopinément. Voilà la pauvre Marilyn livrée à elle-même, sans-papiers dans un monde hyper surveillé (c’est un clone clandestin) et se cherchant un protecteur. Bien sûr, Tycho Mercier lui ouvre les bras et le réconfort qu’elle-même apporte à son quotidien est loin, très loin d’être artificiel.

Le clone est un être humain, soit, mais vu le nombre de romans écrits sur le sujet, ça fait un peu court. Aussi (le mystérieux) François Saintonge va-t-il plus loin. Et le lecteur ne désirant pas en savoir plus devra arrêter là la lecture de ce billet. Car pour échapper à la police, Dolfi et Marilyn s’échappent et vont vivre loin du narrateur et de ceux qui les pourchassent. On découvre dans une seconde partie, qui se situe quelques années après les semaines de cohabitation chez l’historien, que Dolfi a été récupéré par un groupuscule néo-nazi dans un premier temps, puis par un multimilliardaire nostalgique de sa jeunesse allemande sous le IIIe Reich (oui, il est très vieux) : grâce à Dolfi, devenu un Hitler presque plus vrai que nature, il a réalisé son rêve en construisant de toute pièce une ville, un État à l’inauguration duquel notre historien spécialiste du IIIe Reich est convié.

Que nous dit François Saintonge ? Qu’il ne faut pas jouer avec la barbarie. Que des intentions innocentes (ou commerciales, ou inconscientes) peuvent croiser la route de l’argent tout-puissant et dès lors dépasser leur objectif premier. Que n’importe qui, même hautement prévenu, peut être happé par une propagande efficace : « Mollesse, paresse, tendance larvée mais réelle à la procrastination? Il me parut plus facile de me laisser porter que de m’opposer. » Ainsi se laisse-t-on abuser. Et oublie-t-on qu’Hitler ne sera jamais un type banal même sous les traits d’une « victime affublée du visage du plus grand meurtrier de l’Histoire ».

Tout historien et thésard qu’il est, professeur à la Sorbonne, Mercier n’est d’ailleurs qu’un médiocre, un type qui, s’il se rend compte de l’humanité des clones qu’il héberge sous son toit, c’est bien le moins, ne s’offusque jamais qu’on crée des êtres humains pour servir d’objet sexuel. Jamais il ne s’indigne qu’on crée des clones de Marilyn pour servir de boniches et de stimulants sexuels à de vieux et riches retraités. Au contraire il approuve et utilise comme telle la Marilyn qui lui tombe entre les mains. Loin d’être l’humaniste qu’il prétend être, il n’est qu’un monomaniaque fasciné par le passé et incapable de mesurer la souffrance des gens qui l’entourent.

Voilà donc pourquoi ce roman de François Saintonge est doublement intéressant. Il aborde deux facettes du clonage : celui de l’apprenti sorcier qui ressuscite le Mal vite incontrôlable malgré la législation, et que tout le monde condamne d’emblée ; puis celui beaucoup plus insidieux de l’esclavage, ici sexuel, qui fait de ces êtres humains artificiellement venus au monde des êtres de seconde zone, pas tout à fait objets, pas tout à fait individus.

C’est sur un mode globalement humoristique que François Saintonge raconte cette histoire dont il aurait pu faire au moins un drame. Le propos est ainsi dénué de toute lourdeur didactique ou moralisatrice, ce qui n’est que plus habile.

Dolfi et Marilyn, François Saintonge, Grasset, janvier 2013, 286 pages, 19€

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