Le dernier loup-garou – Glen Duncan


Glen Duncan-1.jpgL’engouement pour les vampires ne s’est guère tari depuis Dracula : on a vu des auteurs, des réalisateurs s’emparer du mythe et le décliner sur tous les tons, de l’horrifique au glamour. Le loup-garou a plus marqué le cinéma que la littérature, le cantonnant largement aux films fantastiques plus ou moins réussis, la transformation et la dévoration se prêtant particulièrement aux effets spéciaux du septième art. Glen Duncan arrive donc à point pour renouveler le thème sur le mode romanesque.

Jake Marlowe est le dernier de son espèce, il l’apprend au tout début du roman : son ultime congénère vient d’être tué, mettant ainsi fin à une longue traque. C’est l’OMPPO (Organisation Mondiale pour la Prédation – ou peut-être Promotion? – des Phénomènes Occultes) qui traque les loups-garous, ne laissant rien au hasard. Les Chasseurs qui la composent sont terriblement motivés car touchés par la perte d’un être cher due aux loups-garous.
Jake a décidé d’arrêter, de ne plus lutter. Il est le dernier, il a tout vécu, il est las de la vie, de cette vie bien trop longue.

« J’ai épuisé les différents modes les uns après les autres : hédonisme, ascétisme, spontanéité, réflexion – tous, depuis ce malheureux Socrate jusqu’au porc vautré dans la satisfaction. Ma mécanique est usée. Je ne suis pas taillé pour le rôle. Le ressenti est toujours là, mais j’en suis écœuré. Ce qui constitue en soi un ressenti dont je suis écœuré. J’en ai juste… j’en ai juste assez de la vie. »

Mais son ami Harley qui veille sur lui depuis qu’il lui a sauvé la vie veut le sauver malgré lui, il l’aide à échapper à l’OMPPO dont il fait d’ailleurs partie. Cependant, on comprend progressivement qu’il ne s’agit ni d’une éternelle fuite en avant, ni d’un simple défi entre loups-garous et chasseurs. C’est que ces hommes qui ont voué leur vie à la traque sont sur le point de se retrouver sans rien à traquer : une fois Jake mort, que leur restera-t-il ? Il existe bien des vampires mais leur existence est régie par des lois qui maintiennent l’équilibre. Alors ne serait-il pas plus intéressant que Jake vive ? Voir même qu’il engendre d’autres loups-garous ? Mais depuis deux cents ans, ils ont cessé de se multiplier, les victimes ne survivant plus à leurs blessures en raison d’un virus.

Bien des thèmes sont abordés dans ce dense roman de Glen Duncan qui traite avant tout de monstruosité. Celui qui m’a le plus intéressée est la jouissance du mal. Car aussi blasé soit-il, Jake jouit encore de la vie grâce à la malédiction. Sous ses oripeaux humains il parvient encore à quelques plaisirs pervers payés à prix d’or, mais c’est quand il se fait loup qu’il savoure pleinement la vie : la dévoration comme plaisir absolu et comme ultime transgression.

Conscient de sa monstruosité, le héros de Glen Duncan tient son journal pour écrire l’atrocité incarnée : c’est le monstre qui parle. Tour à tour désabusé, cynique, drôle aussi, il raconte son passé (sa femme qui fut sa première victime) et ses luttes. Il ne cesse de s’interroger sur sa raison d’être au monde, sur la nécessaire monstruosité de l’humain. Il ressasse, sur un mode parfois lyrique et un ton très moderne. Car il n’est d’introspection qu’entre une scène de sexe et une autre de violence, toujours ponctuées d’allusions littéraires, musicales ou cinématographiques très connotées.

On est donc bien loin de l’attirail grand-guignolesque que le mythe du loup-garou a parfois engendré. En héros crépusculaire, Jake Marlowe a une consistance évidente. Plus qu’un loup-garou, il est l’homme désabusé : que peut encore apporter la vie à cet homo sapiens-là ? Le sexe, la drogue, la violence, la mort, il a tout essayé et est revenu de tous les plaisirs, de toutes les expériences. Qu’est-ce qui peut encore le faire tenir debout, interroge Glen Duncan ? Jake Marlowe est la décadence de l’homme moderne fatigué de se prolonger en vain. Il n’y a qu’une chose et une seule qui va lui donner envie de continuer… et qui vaudra une suite à ce brillant premier volume, avec ou sans Jake, à vous de le découvrir.

Glen Duncan était l’invité de François Angelier sur Mauvais Genres du 20 avril.

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Le dernier loup-garou (The Last Werewolf, 2011), Glen Duncan traduit de l’anglais par Michelle Charrier, Denoël (Lunes d’encre), janvier 2013, 357 pages, 22.50€

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