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Le brouillard – Henri Beugras

Henri Beugras.jpgParmi les petits trésors que les éditions de L’Arbre vengeur déterrent régulièrement, en voilà un d’Henri Beugras qui m’était totalement inconnu et me réjouis. Il s’inscrit dans la veine des romans intrigants, volontiers labyrinthiques et oppressants, héritiers à la fois de Kafka et des surréalistes. Quand Isidore Duval arrive dans une ville inconnue, sans savoir qui il est, d’où il vient et où il va, c’est Le procès qui vient immédiatement à l’esprit. Mais le ton général, et surtout les personnages à la fois banals et inquiétants, me rappellent aussi certains protagonistes de Marcel Béalu, comme cet oculiste qui ne vend pas des lunettes mais des yeux (in « L’Expérience de la nuit »).

Pour son plus grand malheur, Isidore Duval descend du train à une gare inconnue de lui. Il se perd dans le brouillard en essayant de rejoindre la ville. Quand il la trouve enfin, rien ne s’arrange : on lui explique qu’il n’y a pas de gare, pas d’ailleurs, nulle part où aller. D’ailleurs lui, d’où vient-il ? Voilà qu’il ne le sait plus… Alors qu’il croyait se connaître, Isidore Duval découvre qu’il ne sait plus rien sur lui-même. Il a beau interroger les habitants, tous semblent aussi vierges d’expériences et de souvenirs.

Le brouillard imaginé par Henri Beugras fait ici office de lieu de passage, de transition entre le monde réel et un monde urbain déshumanisant. En ville, Isidore Duval n’est plus personne, à peine un humain de plus. On lui ôte toute responsabilité, tout libre-arbitre, il ne peut que travailler pour ne pas tomber dans la misère. Il refuse pourtant de porter un masque comme tout le monde car il veut affirmer son individualité.

Le système presque totalitaire imaginé par Henri Beugras n’est pas dénué d’ironie notamment dans la description du culte que les habitants vouent au voyage et au train comme quasi lieu mystique. C’est que s’il est interdit de parler d’un ailleurs possible, personne ne se prive de le rêver, de s’imaginer un avenir meilleur ailleurs. C’est en imaginant qu’un jour ils pourront mener une autre vie que la plupart des gens supportent celle qu’ils vivent. Isidore Duval ne veut pas que cet optimisme vital reste un vain mot : à la différence de bien des gens, il agit pour rendre possible cet avenir meilleur. Un activisme très mal vu dans une société qui ne souhaite qu’entretenir le rêve sans surtout jamais le voir se réaliser. Ce qui n’est finalement pas si éloigné d’une certaine aliénation moderne par la société de l’Entertainment.

Ce court roman est paru pour la première fois en 1963 (donc avant la série télévisée « Le Prisonnier » à laquelle on pense forcément) et Henri Beugras n’a jamais récidivé. C’est bien dommage, il a le sens de l’inquiétant.

Le brouillard, Henri Beugras, L’Arbre vengeur, février 2013, 158 pages, 12€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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