Adultes

L’homme vertical – Davide Longo

Longo.jpgLeonardo a été écrivain et professeur d’université. Il y a de cela longtemps, très longtemps, comme dans une vie antérieure. Il s’est retiré dans un petit village, loin de l’agitation, mais c’est l’agitation qui le rejoint. Alors qu’elle ne concernait que les frontières, une vague de violence avance irrémédiablement vers Leonardo et son village.  Déjà, les denrées manquent et des habitants sont partis, vers la Suisse ou la France. D’autres s’organisent en milices pour empêcher les « extérieurs » d’approcher car c’est d’eux que vient le danger. Mais bientôt, il devient évident que les bandes qui tombent sans crier gare sur une maison isolée, un village, sont constituées de jeunes et non d’étrangers.

« Le mal a-t-il germé en notre sein, ou avons-nous été contaminés ? »

Un jour, voilà qu’apparait Alessandra, l’ex-femme de Leonardo : elle vient lui confier Lucia, leur fille de dix-sept ans et Alberto son fils de dix ans, car son nouveau mari a disparu et elle souhaite partir à sa recherche sans ses enfants, vue la dangerosité de la situation. La vie s’organise à trois, tout est nouveau pour Leonardo qui ne connait plus sa fille. Mais un jour qu’ils rentrent de promenade, ils voient leur maison se faire dévaliser sans qu’ils puissent rien faire. Il devient évident qu’ils vont devoir partir pour échapper aux voleurs, pilleurs et autres assassins qui infestent le pays. Le premier plan est de rejoindra la Suisse. Commence alors un voyage à pied dans un pays décimé, abandonné, rançonné par des hordes de jeunes.

SPOILERS

Leonardo qui est à l’évidence un être faible, inerte voire lâche, va aller bien plus loin qu’il ne s’en croyait capable. Capturés par une bande de jeunes, ils sont faits prisonniers : Alberto ne tarde pas à devenir l’un des leurs mais Lucia sert de jouet sexuel au gourou du groupe qui se prend pour l’Antéchrist. Leornado, humilié, est emprisonné avec un éléphant et contraint parfois de danser sur des braises pour faire de l’animation.

FIN DES SPOILERS

L’homme vertical décrit à la fois un homme et un pays dans une situation ultime. Les deux se confondent : rabaissé, humilié, dévasté, soumis à la violence et à la haine. Il est le symbole, lui l’universitaire écrivain, de ce que l’intelligence et la culture ont pu apporter. Où est la faute, la cause de la chute ? Pour Leonardo, sa disgrâce date de son adultère et du scandale qui en a découlé. Pour le pays, il n’est qu’à penser qu’il a été déserté par ses intellectuels, laissé aux mains des barbares ignorants.

Le lexique des jeunes était pauvre, approximatif, truffé de gros mots. Il dénotait néanmoins la présence d’esprit et la vivacité. Il aurait été inexact de dire qu’ils manquaient d’intelligence, mais c’était comme si l’influx nerveux s’était retiré d’une partie de leur cerveau pour se concentrer dans les zones commandant l’agressivité et la seule recherche du plaisir. Aucun filtre ne s’interposait chez eux entre l’envie et sa satisfaction : l’appendice encombrant de la réflexion avait disparu, laissant place au besoin à l’état brut.

Leonardo n’écrit plus, ça ne sert plus à rien. Face à la haine et à la violence, il n’y a que haine et violence pour s’en sortir. C’est ce qui se passera pour Leonardo et ceux qui sont devenus les siens.

Sur une toile post apocalyptique, Davide Longo dessine la lente désagrégation d’un pays, le retour à la barbarie. Certaines scènes sont très fortes, mais la mise en place est vraiment très longue, les deux premières parties étant même quasi interminables, factuelles jusqu’à l’ennui. On suit cet homme qui ne fait pas grand-chose dans ses moindres gestes, on s’attache pour continuer au bruit qui gronde au loin, celui du chaos en marche. Puis quand les trois protagonistes, plus le chien, se mettent en route, la tension dramatique ne fait que croître au rythme des dangers de la route, jusqu’au paroxysme de la violence, dans des scènes violentes, éprouvantes.

On ne connaîtra pas les raisons qui ont amené cette Italie dans un tel état économique, politique et intellectuel, mais il est évident que la crise actuelle est à même d’alimenter les pires scénarios. Serait-il dès lors possible de résister à la violence, de ne pas être de ceux qui asservissent par la loi du plus fort ? La situation est effrayante et pourtant tellement probable qu’il n’est pas superflu de s’interroger, semble dire Davide Longo. Lui-même ne semble plus envisager la littérature que comme une consolation…

 

L’homme vertical (L’uomo verticale, 2010), Davide Longo, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Stock (La Cosmopolite), janvier 2013, 410 pages, 22€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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