Des larmes sous la pluie – Rosa Montero


Montero.jpg2109 : depuis quelques années, les pays de la planète se sont réunis sous la bannière des Etats-Unis de la Terre, état planétaire et démocratique. Les Terriens forment ainsi une entité face aux extraterrestres Omaas et Balabis découverts depuis peu. Si dans les termes, ils sont égaux, il n’en est rien dans les faits. Les techno-humains, aussi appelés « reps » (de réplicants) constituent 15% de la population. Leur fabrication et utilisation datent du siècle précédent, issues du besoin d’un organisme résistant pour travailler dans les mines extraterrestres. Ils ne sont d’abord que de vulgaires esclaves puis le temps et les conflits aidant, ils acquièrent une véritable place sociale, près des humains. On ne les distingue plus que par leurs yeux semblables à ceux des chats.

Bruna, détective privée androïde, se voit confier une enquête par la leader du Mouvement Radical Réplicant : pourquoi assiste-t-on à une vague de suicides publics parmi les reps ? Pourquoi certains d’entre eux se livrent-ils à des actes de violence avant de se donner la mort ? Première piste : le Parti Suprématiste Humain cherche à faire endosser aux réplicants la responsabilité de crimes qu’il organise lui-même pour générer un courant hostile envers les techno-humains. Ce qui advient d’ailleurs : les manifestations puis les attaques contre les reps se multiplient dans Madrid au point que Bruna elle-même doit se montrer très prudente malgré sa nature de réplicante de combat.

Rosa Montero choisit donc une intrigue policière pour faire ses débuts dans un genre qui s’y est déjà prêté bien des fois. Les aspects techniques et technologiques de la science-fiction sont traités par un procédé classique qui permet à Rosa Montero d’éviter des explications ou descriptions laborieuses dans l’intrigue elle-même. L’auteur choisit d’insérer des extraits d’archives qui expliquent par exemple comment les hommes en sont venus à créer des techno-humains, comment ils ont évolué et quelles sont leurs capacités. De même passe-t-elle ainsi en revue les découvertes scientifiques majeures et leurs conséquences politiques. Ces passages sont factuels mais indispensables à la compréhension du contexte global.

C’est à travers le personnage de Bruna que le vrai sujet de Des larmes sous la pluie se déploie, à savoir l’inégalité entre les peuples. Il suffit de quelques pages au lecteur pour comprendre que Bruna, et à travers elle les reps en général, est on ne peut plus humaine : elle mange, elle aime, elle souffre dans son corps et dans son cœur. Elle n’a rien d’artificiel. Elle peut même se murger au point de ne plus savoir au matin qui est l’être à côté d’elle dans son lit… Et pourtant, pour de nombreux humains, elle est un être inférieur, voire un monstre. Elle doit faire face à l’hostilité ambiante, mais aussi à ce qui la ronge aussi sûrement que la tumeur qui viendra : elle sait quand elle va mourir car les reps ne vivent que dix ans, d’une période allant de vingt-cinq à trente-cinq ans. Comme à ceux de son espèce, on lui a implanté une mémoire artificielle, écrite par un mémoriste dument autorisé : cinq cents mots pour un passé qui diffère selon les individus, mais que chacun sait factice.

Bruna doit donc vivre une vie à court terme avec un passé qui n’est pas le sien. C’est bien de survie qu’il s’agit dans une société où la ségrégation se fait de plus en plus officielle, par le biais entre autres de la manipulation médiatique.

Rosa Montero est une auteur espagnole qui se renouvelle sans cesse. Son éblouissant roman médiéval, Le Roi transparent, est une pépite qui transporte le lecteur dès les premières pages dans un Moyen Age de bruit et de fureur. Alors que Instructions pour sauver le monde le plonge dans la misère des grandes villes contemporaines.

Rosa Montero expérimente les genres avec aisance et brio mettant en scène des personnages d’une rare densité, traversés par des questionnements qui nous concernent tous même s’ils surgissent d’un lointain passé ou d’un hypothétique futur. Toujours elle explore les solitudes individuelles, l’importance de la mémoire, la noirceur du monde et les inégalités sociales. Avec une humilité qui n’a d’égal que son talent, elle s’inscrit explicitement ici dans une tradition littéraire et cinématographique qu’elle renouvelle, complexifie, enrichit sans jargon ni simplifications. Elle construit son propre univers et surtout une très belle héroïne à la fois fragile et d’une grande vitalité.

Tout montre dans Des larmes sous la pluie que la science-fiction est un genre qui pointe sur l’humain et non sur l’évasion à bon marché ou l’élucubration futuriste. Il est possible que les lecteurs habituels de Rosa Montero soient décontenancés par le contexte, mais gageons qu’ils comprendront vite que la science-fiction raconte le monde tel qu’il est, tel qu’il vient, privilégiant l’homme dans sa complexité.

Rosa Montero sur Mes Imaginaires et sur Tête de lecture

 

Des larmes sous la pluie (Lágrimas en la lluvia, 2011), Rosa Montero traduite de l’espagnol par Myriam Chirousse, Métailié (Bibliothèque hispanique), janvier 2013, 400 pages, 21€

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