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L’employé – Guillermo Saccomanno

Guillermo SaccomannoDe l’employé de Guillermo Saccomanno, on ne connaîtra jamais le nom, juste la fonction. Il en va de même pour le chef, la secrétaire, le collègue. Car sur la scène de ce théâtre argentin, nul n’est besoin de savoir comment s’appelle tel ou tel tant chacun est remplaçable, insignifiant, vite oublié. La vie humaine n’a plus de valeur dans cette ville qu’on dirait apocalyptique, au moins en état de siège : les hélicoptères tournent sans cesse, les femmes accouchent dans la rue, les chiens mangent les cadavres humains en attendant qu’ils soient ramassés par les éboueurs au petit matin. Il n’est pas recommandé de sortir la nuit, alors que les prédateurs ratissent les rues, que l’armée et la police tirent sans discrimination. Des attentats ensanglantent la ville, en plein jour et du ciel ne parviennent que des pluies acides et une brume tenace.

L’employé est prêt à tout pour conserver son poste et son logement, des heures supplémentaires aux dénonciations. C’est un être faible, battu par sa femme obèse et acariâtre et à l’occasion par ses propres enfants dont il ne connaît ni les noms, ni le nombre ni même le sexe. Bref un minable, comme à l’évidence une bonne partie de ses concitoyens.
Puis voilà qu’il tombe subitement amoureux de la secrétaire du chef, peu farouche jeune femme avec laquelle il concrétise rapidement. Avec l’amour viennent la jalousie, la suspicion, la possessivité et bientôt l’envie de meurtre.

Guillermo Saccomanno crée dans ce roman un décor digne des dystopies les plus sombres. Poussant à l’extrême les travers de nos sociétés riches et industrielles, il met en évidence les conséquences à court terme du consumérisme, de l’individualisme, de la violence, du terrorisme, soulignant l’écart entre riches et pauvres. L’employé est à l’évidence un type ignoble, un de ceux qui se trouvent sur la dernière marche avant la déchéance sociale et qui entendent bien s’y accrocher à n’importe quel prix. On aimerait que l’amour balaie toutes ces « mesquines » préoccupations, qu’il fasse de lui un être nouveau, généreux, ouvert. Mais force est de constater que l’amour ne peut plus rien.

Dans les rues de la ville imaginée par Guillermo Saccomanno, il y a des chiens clonés. Il y a des hommes qui ayant perdu toute humanité ne valent pas mieux. Il y a cet employé, un concentré de mesquinerie, un anti-héros magnifique car il réunit en lui toute la tragédie du travailleur citadin au bord de l’anéantissement. Il est ici question d’asservissement, de solitude et de dégradation en des termes qui évitent cynisme et complaisance et sans visée moralisatrice. Il n’y a que la détresse d’être juste un homme dans une société mortifère.

Lire la préface de Rodrigo Fresán.

L’employé (2010), Guillermo Saccomanno traduit de l’espagnol (argentin) par Michèle Guillemont, Asphalte, novembre 2012, 169 pages, 18€

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