Enig Marcheur – Russell Hoban


Hoban.jpgPrésentation : Dans un futur lointain, après que les feux nucléaires ont ravagé le monde – le Grand Boum -, ce qui reste des hommes est revenu à l’âge de fer, leur survie sans cesse mise en péril par des chiens mangeurs d’homme et des clans rivaux. La gnorance, la preuh et les superstitions ont pris le pouvoir. La langue n’est désormais plus qu’un patois menaçant et vif dans lequel subsistent par fragments les connaissances du passé. C’est là qu’Enig Marcheur, douze ans, va prendre la décision inédite de coucher par écrit ses aventures hors normes à la poursuite de la Vrérité en revenant sur les pas des hommes à l’origine du Sale Temps.

Voilà un roman qui s’inscrit dans la catégorie des déstabilisants. Dès les premières lignes, le narrateur, l’Enig du titre, utilise une langue qui n’est pas la nôtre.

« Le jour de mon nommage pour mes 12 ans je suis passé lance avant et j’ai oxi un sayn glier il été probab le dernyè sayn glier du Bas Luchon. Toute façon y en avé plu eu depuis long tant avant lui et je me tends plus à en rvoir d’aurt. Il a pas fait le sol trembler ni rien quand ila foncé sur ma lance il été pas si gros en plus semblé chétif. Il a fait le requyri sest tourné sest dressé a claqué des croh et en suite voilà. Lui à 1 bout de la lance à donné ses lutimes coudes pattes et moi à l’aurt bout à le rgardé goniser. »

Et à l’inverse d’un Charlie dans Des fleurs pour Algernon, le style ne varie pas, c’est au lecteur de s’y faire. Quelques premières pages difficiles, puis le lecteur lit Enig de plus en plus facilement. Ou plutôt le lecteur dit Enig car la meilleure façon de le comprendre est d’énoncer les phrases, d’articuler les mots pour que cette phonétique prenne sens.

« On forêt aussi bien de fer les quipes. »

Aucun doute, l’exercice littéraire tient de la performance car non seulement le lecteur comprend Enig, mais il apprécie au fil des pages son humour et les jeux de mots qui tiennent lieu de perles dans un tel contexte énonciatif.

« Le tip fit le tagada avec elle en suite il remit ça tagada tout le jour tagada toute la nyut il sex ténua bien tôt il eut plus djus. »

La forme est brillante, chatoyante même, et que dire du travail du traducteur, Nicolas Richard, qui a dû non seulement comprendre le « parlénigm » mais aussi en inventer un autre afin que la performance en anglais en soit une aussi en français. Et il n’a son nom ni sur la couverture ni sur la quatrième de couverture…

Autant la forme m’enthousiasme, autant le fond n’est pas tout à fait à la hauteur. Car enfin, je me suis parfois ennuyée à suivre Enig qui vit dans un monde d’après la catastrophe atomique, bien après, alors que le langage ne survit qu’oralement. C’est à travers les légendes (« les gendes ») qu’Enig connaît le passé des siens, mais chacun semble avoir sa version de l’histoire d’Eusa, celui dont la tête est plantée sur une pique, celui qui jadis donna « le grand boum » aux hommes.

Enig dont le père meurt au début du roman, est désormais chargé d’entrer en contact, et pour ça est marqué de trois traits qui le désignent. Il entretient dès lors une relation étrange avec les chiens sauvages qui assaillent les communautés, dévorant les imprudents : Enig leur parle, ils le protègent. C’est pourquoi il parvient à s’enfuir et rencontre l’archevêque de Canterbury, un enfant de douze ans comme lui, un homme déjà car on ne vit pas vieux dans ce monde-là.

Les déambulations et réflexions (voire les ressassements) d’Enig, entre naïveté et vérité profonde, m’ont semblé longues compte tenu  de la concentration nécessaire. C’est le jeu littéraire qui a retenu mon attention et largement emporté mon adhésion, plus que l’histoire qui se traine. A cinquante pages de moins on touche au petit chef d’oeuvre. Il n’en reste pas moins un livre très puissant, original, et pas loin d’être inoubliable. Mais ça l’avenir nous le dira.

Enig Marcheur (Riddley Walker, 1980), Russell Hoban traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Monsieur Toussaint Louverture, août 2012, 304 pages, 20€

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