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Le château d’Eymerich – Valerio Evangelisti

Le château d'EymerichLes éditions La Volte ont entrepris de publier toutes les aventures de l’infâme inquisiteur Nicolas Eymerich. Entreprise qui comporte des rééditions et des inédits, comme cet opus qu’on se ravit de voir disponible en français. Eymerich, rappelez-vous, c’est ce dominicain qui à force de manigances et de morts parvient au poste d’inquisiteur général du royaume d’Aragon. Sa spécialité : les manifestations sataniques et autres phénomènes inexplicables. Mais ce n’est pas tout : Evangelisti lie le sort de l’inquisiteur et de ses contemporains à ceux de personnes situées en d’autres temps et d’autres lieux, eux aussi en prise avec des manifestations similaires.

Fin des années 1360, Eymerich et son collègue inquisiteur Gallus se rendent auprès du roi de Castille Pierre le Cruel assiégé dans sa forteresse  de Montiel (Espagne) par son propre demi-frère, Henri de Trastamane. L’Espagne n’est alors pas unifiée et les luttes pour le pouvoir peuvent être longues et sanglantes. Pierre de Castille fait figure ici de dégénéré pervers abandonné de la noblesse, ne trouvant soutien qu’auprès des Maures et des Juifs, pourtant détestés par la population. Son premier serviteur, Ha-Levi, semble contrôler des phénomènes cauchemardesques dont le château et ses habitants sont les proies.

« Le château qui gémit et hurle tel un animal. Les visages de pierre qui apparaissent sur les murs. La femme ailée qui rôde par les cours. Les poupées grotesques que collectionne le rabbin. La présence des puits et des gouffres dans les souterrains. »

Eymerich ne tarde pas à déduire que tout cela est dû au fait que le château a été construit par des Juifs vingt ans auparavant, au temps où ils fuyaient les populations qui les accusaient d’être à l’origine de la grande peste. Des Juifs architectes ? Selon l’inquisiteur, ce ne peut être que pour le pire. Ce qu’il ignore, c’est qu’en 1349, une délégation secrète fut envoyée au château par le pape avec pour autorisation d’invoquer même le Diable pour ramener le château dans le giron de l’Eglise. Que s’est-il alors passé ? Et que se passe-t-il durant la Seconde Guerre mondiale dans les souterrains du camp de Dora près de Buchenwald ? Viktor von Ingolstad ambitionne de fabriquer d’invincibles soldats et utilise pour ça des corps morts.

Et oui, le château vivant de Montiel a à voir avec la folie d’un Frankenstein moderne. Evangelisti lance certaines analogies par-dessus le temps qui semblent à première vue risquées mais se justifient dans le roman. Le fil rouge reste la persécution des Juifs, peuple déicide pour les uns, race inférieure pour les autres, toujours désignés coupables des pires crimes, jusqu’aux meurtres rituels d’enfants chrétiens.

Evangelisti fait preuve d’une grande érudition. Il connaît l’Espagne du XIVe siècle, la complexité de son système politique et de ses alliances. Idem pour le fonctionnement de l’Eglise qui n’était pas à une contradiction près. Ce qui est très appréciable, c’est que l’auteur ne simplifie ni ne modernise la pensée de l’époque. Il ne fait pas d’Eymerich un personnage moderne, il n’y a pas d’anachronismes dans son système de pensée. C’est un inquisiteur de la pire espèce, tels qu’ils étaient : sans pitié, sans considération pour la souffrance d’autrui. Il n’y a que l’Eglise qui a raison en tout et explique le monde. Tout le reste n’est que mensonge et hérésie à éradiquer. Evangelisti ne déroge pas à ce système de pensée. Cependant, Eymerich laisse enfin poindre une faiblesse, et de taille, puisqu’elle s’incarne en une femme (forcément), juive de surcroît. Contrairement à d’autres, cette faiblesse est pour lui une défaite, une impardonnable faillite de la raison face à la chair.

Les chapitres concernant la Seconde Guerre mondiale ne sont pas très développés mais on ne songerait pas à s’en plaindre tant l’intrigue principale est passionnante. Un vrai mystère des plus fantastiques, car kabbalistique, dans lequel le lecteur même non initié se promène avec facilité grâce à Evangelisti et son don pour faire passer les concepts médiévaux les plus tortueux. Ce roman grouille de précisions, de détails. On suit Eymerich dans son quotidien, dans ses querelles avec son collègue, dans ses interrogations personnelles puisqu’il en a enfin. Pour ceux qui ne s’intéressent ni à l’Histoire, ni à l’histoire de l’Eglise, ça sera peut-être un peu austère, pour les autres, que du bonheur.

Valerio Evangelisti sur Mes Imaginaires

Nicolas Eymerich – 7 : le château d’Eymerich (Il castello di Eymerich,2001), Valerio Evangelisti traduit de l’italien par Sophie Bajard avec la collaboration de Doug Headline, mai 2012, 373 pages, 20€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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