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Redrum – Jean-Pierre Ohl

RedrumlDe Jean-Pierre Ohl, j’ai pu apprécier il y a quelques temps Les maîtres de Glenmarkie, roman très écossais et très brillant dans l’univers dickensien. Les mêmes qualificatifs s’appliquent à Redrum, le maître étant désormais Stanley Kubrick.

Stephen Gray s’intéresse à un art révolu : le cinéma en 2D. Spécialiste de Stanley Kubrick, il est invité à participer à un colloque sur l’île écossaise de Scarba, là même où vécurent ses ancêtres, des générations de pêcheurs bas du front que son père a fui pour devenir ingénieur. L’invitation émane d’un certain Némos Onésimos, un industriel milliardaire reconverti dans le mécénat culturel. Il est l’inventeur de la Sauvegarde, un procédé informatique permettant de stocker un être vivant corps et âme afin de le rappeler à demande après sa mort. Stephen Gray arrive sur l’île sans trop savoir à quoi s’attendre, si ce n’est rencontrer d’autres éminents spécialistes de cinéma. Il est accueilli par Mary, le troublant portrait de son actrice favorite, Gene Tierney. Une autre hôtesse a tout de Audrey Hepburn, une autre de Marylin Monroe. Il s’avère bientôt que toutes ces femmes magnifiques sont des androïdes très perfectionnés, de même que l’un des invités. Quel est donc le projet de Némos Onésimos ? Sauvegarder à leur insu de grands et uniques spécialistes ? Trop terre à terre. Le projet de ce grand ordonnateur qui se prend pour Dieu mêle les limites de la fiction et de la réalité, bien au-delà de la magie du cinéma.

S’inscrivant dans les pas du grand réalisateur américain, ce roman s’écrit autour d’un personnage à l’identité problématique, qui ne sait plus qui il est. Enfermé dans un Œuf (c’est le nom de la fondation), il n’observe que de loin en loin le monde au bord d’une guerre nucléaire organisée au niveau mondial par un militaire mégalomane (qui ne s’appelle pas Folamour mais Trinh). Gray est un personnage fragile, affectivement instable qui malgré ses soupçons à l’encontre du milliardaire va peu à peu perdre ses repères identitaires. Il ne va bientôt plus savoir si ce qu’il voit est une Sauvegarde ou la réalité et s’il a ou non intégré une fiction.

Troublant et stimulant, Redrum réjouira les amateurs de cet art décadent qu’est le cinéma en 2D, et en particulier bien sûr les fans de Kubrick. Les autres auront certainement envie de mieux le connaître mais ne pourront manquer d’apprécier la maîtrise narrative de Jean-Pierre Ohl qui flirte brillamment avec les abîmes de la fiction.

 

Redrum, Jean-Pierre Ohl, L’Arbre Vengeur, août 2012, 243 pages, 15 €

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

2 Comments

  • Miss Léo

    Je découvre cet autre blog dont j’ignorais l’existence, et je dois dire que je suis épatée ! Comme tu le sais, tes avis sont très précieux à mes yeux, et je me réjouis de pouvoir lire tous ces nouveaux billets, d’autant plus que l’Imaginaire est un genre qu’il me tarde de découvrir davantage. Bon, je ne suis pas sûre que cela aide à soulager ma PAL, mais je ne suis plus à ça près. 😉
    Redrum est depuis longtemps dans ma wish-list, et je vais de ce pas ajouter Les maîtres de Glenmarkie, qui semble tout aussi alléchant. Merci.

    • Sandrine Brugot Maillard

      Bienvenue ! C’est parfait que tu découvres ce blog aujourd’hui, puisque cette nouvelle version, sur WordPress, n’a qu’une semaine. J’ai maintenant l’impression d’habiter un palace (après ma cahutte sur Overblog), mais il reste encore bien des travaux à faire (liens internes cassés, police changée en cours de billet, et les index à reconstruire). Et j’ai laissé là-bas tous mes commentaires, c’est le plus triste car irréparable.
      J’espère que tu trouveras ici des idées de lectures.

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