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Abraham Lincoln, chasseur de vampires – Seth Grahame-Smith

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Il y a quelque mois, j’ai lu la biographie romancée d’Abraham Lincoln par Gore Vidal. Près de huit cents pages grand format consacrées uniquement aux cinq années de présidence, autant dire qu’il s’agit d’un travail minutieux (et d’une lecture tout à fait intéressante de surcroît). Pourtant, l’écrivain est passé à côté de la motivation principale de Lincoln, des raisons de son entrée en politique et de son accession à la Maison blanche : les vampires. Venus d’Europe, chassés par les persécutions, ils faisaient eux aussi partis des premiers pionniers.

« Par la présente, je fais le serment de tuer tous les vampires d’Amérique. » C’est ce que le petit Abraham, neuf ans, écrit solennellement dans son carnet après avoir appris que la mort de sa tendre mère était due à un vampire. Le premier de son sanglant tableau sera l’assassin lui-même, qu’il tue plus par ruse que grâce à son savoir-faire. C’est sa rencontre avec Henry, lui-même vampire, qui lui permettra d’affiner ses techniques de chasse puis de tuer bien d’autres de ces monstres que son mentor lui désignera. A l’aube de son vingt-deuxième anniversaire, il en a exterminé seize. Il se bat car les vampires sont partout, ils prolifèrent et prospèrent à la vue de tous. Ils sèment la terreur et resserrent leur emprise car ils ont à présent décidé d’asseoir définitivement leur domination sur les hommes, comme les Blancs l’ont fait sur les Noirs : réduire l’humanité en esclavage et vivre sans plus se cacher, avec l’aide de certains hommes qui ont pris leur parti..
Imaginant que Lincoln a tenu un journal intime depuis l’âge de neuf ans, Seth Grahame-Smith raconte la vie du seizième président des Etats-Unis, campant d’abord un pauvre gosse vivant quasi dans les bois dans une misérable cabane. Pas d’argent, pas d’études, la vie de Lincoln comme une traversée épique du XIXe siècle, avec son enfance dans une famille de pionniers au père fainéant et inculte. C’est grâce à sa mère que le petit Abe apprend à lire et à écrire. Puis il découvre le sort des esclaves dès son premier voyage sur le Mississipi vers La Nouvelle Orléans..
« Tant que ce pays sera gangrené par l’esclavage, il le sera par les vampires », affirme Lincoln dans son deuxième cahier. De là à voir dans le vampire une métaphore de l’esclavagiste, il n’y a qu’un pas facile à franchir. On peut même voir dans les victimes du vampirisme tous les laissés-pour-compte de la société américaine, ceux qui ne peuvent pas se défendre : les esclaves donc, mais aussi les femmes, les malades, les miséreux. La guerre de Sécession est bien sûr née du conflit entre les mauvais vampires, ceux qui veulent asservir l’humanité, et les bons, ceux qui, à l’image d’Henry, cherchent à trouver un dérivatif au sang humain..
Seth Grahame-Smith ne s’attarde pas sur le fait qu’Abraham Lincoln n’était abolitionniste et qu’il s’est engagé dans la guerre de Sécession non pas contre l’esclavage mais pour l’Union. Ici, on le voit reprendre les armes pour la cause à plus de soixante ans pour exterminer la vermine. Mais c’est peine perdue, elle est partout, John Wilkes Booth lui-même…

Je pensais que ce livre était humoristique, sorte de parodie de films de vampires avec débauche de sang et de dents pointues. Il n’en est rien. Si Lincoln coupe des têtes, les combats sont très peu décrits et il n’y a aucune surenchère. C’est un roman très noir, pas drôle du tout, si ce n’est dans les quelques illustrations carrément hilarantes qui le parsèment et pour le coup tranchent radicalement avec le propos : photos d’Abe parmi ses victimes sur une toile de Diego Swanson (le scène n’est pas décrite), photo d’un groupe de médecins lors d’une autopsie (certains assistants sont des vampires, on les reconnaît grâce à leurs lunettes noires)… L’illustration ci-dessous est ainsi légendée : « Fig. 27-C – 1865, après la guerre. Des esclaves affranchis rassemblent les cadavres des confédérés à Cold Harbor. Notez les crocs visibles sur les crânes à gauche de l’homme à genoux ».

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Tout comme le journal intime, ces photos contribuent à créer un puissant effet de réel, déjà suggéré par la sobriété des descriptions.

Bref, c’est une agréable surprise que ce roman précis, sérieux et pourtant vampirique et drôle à un certain degré. J’aime beaucoup les couvertures, autant française qu’américaine. Dommage qu’il y ait bien trop de coquilles dans l’éditions grand format proposée par Eclipse (en espérant que la version poche aura rectifié le tir).

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Abraham Lincoln chasseur de vampires (Abraham Lincoln: Vampire Hunter,, 2010), Seth Grahame-Smith traduit de l’anglais (américain) par Morgane Munns, Eclipse, mars 2011, 391 pages, 18€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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