BD/Mangas

Panthéon – Adam, Convard et Han

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Un terrible ratage que cette bande dessinée qui m’a agacée de bout en bout.

En raison de la montée des eaux, l’humanité a été contrainte de quitter la Terre et de s’installer sur la Lune. Y a été mise en place une sorte d’utopie démocratique : paix éternelle, instruction, à manger pour tous et pas de religion. « Il ne subsiste donc plus aucun facteur de discorde. Le temps coule, chaque jour semblable, mécanique et sans joie ». Survient une vague de suicides qui alerte le Consistoire lunaire, laïque et démocratique, et ses scientifiques de tout poil. Conclusion : « la nouvelle humanité se meurt d’une maladie imprévue : l’absence de mémoire », ou amnesia morbide, ou cancer psychologique.

Le Consistoire décide de convoquer le célèbre professeur Nenvoght, premier clerc de la chaire des historionautes sélénites et son équipe pour enrayer la pandémie. En effet, cette équipe de scientifiques chevronnés a depuis longtemps souligné l’importance de la mémoire collective comme pilier de la survie de l’espèce. C’est pourquoi tous ses membres acceptent la mission qui lui est proposée : se rendre sur Terre pour récupérer des vestiges de la mémoire humaine et les rapporter sur la Lune. Ils doivent atterrir dans la zone du Panthéon.

Sans trop en dévoiler, disons qu’ils trouvent sur Terre des humains, les Panthéistes, vivant retranchés dans le monument et se nourrissant de la mémoire des endormis qui y gisent, restituée grâce à une mélodie, l’omnimusique, composée à partir des « essences » de tous les endormis par des mémo-alchimistes. Mais non loin de là vivent aussi des barbares, les Frères du présent, qui mènent une guerre sans fin aux Panthéistes.

Cette bande dessinée, coéditée par Glénat et les éditions du Patrimoine des Centres des monuments nationaux, souhaite souligner l’importance du passé pour l’être humain. Dans l’avenir, quel qu’il soit, aucune société ne pourra fonctionner, aussi juste et égalitaire soit-elle, sans le souvenir de ce que l’homme a fait et a été. Soit. L’historienne en moi acquiesce, tout comme la touriste qui ne manque jamais de visiter églises et vieux châteaux. Mais je pense qu’à force de caricaturer cette noble idée, Eric Adam et Didier Convard se fourvoient totalement.

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D’abord, il est clair que la cause de la neurasthénie des Sélénites est à chercher ailleurs que dans l’absence de mémoire. Sans religion, sans conflit, sans lutte de pouvoir, l’être humain s’ennuie… à mourir. L’homme a inventé la religion, certes pour s’expliquer l’inexplicable mais aussi pour dominer les faibles, asservir ses semblables et donc se battre, tuer et sacrifier. Idem pour la propriété et les frontières : l’être humain est individualiste, il a besoin de posséder et d’affirmer son droit à certains biens. Si tout est acquis et à tout le monde, plus de conflits d’intérêt, plus d’envies, plus de convoitise. Mettez deux hommes tout seuls sur terre et ils s’entretuent (Caïn et Abel) ; un homme et une femme dans un paradis terrestre et ils s’ennuient tellement qu’ils s’emploient à faire la seule chose qui leur est interdite. L’humain est par essence belliqueux et aucune société, aussi parfaite soit-elle, ne l’empêchera de travailler à sa propre disparition. Bref, le parti pris de départ me semble totalement erroné.

Ensuite, le message véhiculé par la situation sur Terre me semble des plus contestables. Car les Frères du présent, ceux qui n’ont pas la chance de vivre dans le Panthéon, s’entassent dans les « zachelems »  où ils pullulent comme des cafards, nous dit-on. Bref, la masse des ignorants, qui causent à peine le français, on devrait bien s’en débarrasser. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe (excusez pour le « suspens ») : pour sauvegarder la mémoire préservée par une poignée de Panthéistes (les gens cultivés, les seuls valables), les Frères du présent sont tous exterminés. Parce que la mémoire de l’humanité, c’est Malraux, Rousseau, Mirabeau…, les pauvres tâcherons que nous sommes tous peuvent bien tomber dans l’oubli et crever en masse. La Culture des élites est la mémoire du monde, belle leçon d’humanité…

Ajoutez à ça des dialogues stylistiquement ridicules censés souligner la dichotomie entre la belle langue des Panthéistes et le charabia des Frères du passé, et un graphisme de Han Neck Han qui ne me plaît pas, et vous tiendrez la plus mauvaise BD que j’ai lue cette année. Le dessin est approximatif, surtout dans les traits des personnages, totalement inexpressifs. La morphologie est elle aussi bancale, très statique. Enfin la dominante verdâtre, parsemée çà et là de marron, est tout simplement moche.

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Panthéon, le tombeau des dieux endormis, Eric Adam et Didier Convard (scénario), Han Neck Han (dessin, Glénat/Editions du Patrimoine, juillet 2012, 56 pages, 15€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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