Adultes

Mulengro – Charles de Lint

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La police d’Ottawa se trouve confrontée à une série de crimes atroces et inexplicables : des corps déchiquetés, des témoins hallucinés et tremblants qui parlent d’homme en noir entouré d’une fumée maléfique. Il s’avère bientôt que les victimes sont des Gitans.

Janfri est gitan lui aussi, même s’il ne vit plus avec ceux de son peuple. Il n’en a pas abandonné l’esprit mais loge dans une maison et gagne de l’argent grâce à son violon, en enregistrant des disques pour les « Gadje », ceux qui ne sont pas Gitans. Tout comme Ola qui écrit des livres sur les pouvoirs des plantes avec Jeff Owen, un ami, Janfri n’est pas vraiment à l’aise, tiraillé entre un mode de vie qui lui permet de ne pas voler ou mendier, et les traditions de son peuple. Alors quand quelqu’un met le feu à sa maison après y avoir inscrit « marhime », souillé, il n’est pas très étonné et décide de disparaître.

L’attitude de Janfri a tout de celle d’un meurtrier, la police se lance donc à sa recherche tandis que les Gitans quittent en masse la région d’Ottawa, maudite par ce Mulengro qui semble vouloir faire justice. Bientôt, cet être diabolique s’entoure d’une meute de chiens qui dévore tout sur son passage. Ola, la sorcière, doit fuir accompagnée de son chat parlant Boboko, car elle a tué un des frère Gourlay qui voulait la violer. Le frère vivant aidé de l’âme du mort la poursuit, tandis que Janfri la recherche pour qu’elle l’aide à contrer Mulengro. Ola trouve refuge auprès de Zack, un hippie bien tranquille qui voit ainsi sa vie bouleversée.

Flâner dans les brocantes et tomber sur d’anciennes petites perles, c’est toujours possible. La collection « Terreur » des défuntes éditions Presses Pocket, dirigée par Patrick Duvic en possède un certain nombre, qui n’attendent qu’une réédition pour retrouver la faveur du public.

Mulengro se montre digne d’intérêt à plusieurs égards. D’abord, ce roman nous permet de lire un auteur canadien très peu traduit chez nous alors que sa production littéraire est importante : trois romans disponibles en français, tous chez Presses Pocket, sur plus d’une trentaine écrits entre 1984 et 2010. Dans un contexte où on nous abreuve de traductions de médiocres livres anglo-saxons, il est étrange que Charles de Lint soit ainsi laissé de côté. Peut-être ses sujets sont-ils trop originaux… il me semble pourtant qu’on pourrait le rapprocher de certains textes de Graham Masteton. Comme lui, Charles de Lint donne dans l’horreur et comme lui encore, il utilise les vieilles légendes, s’abreuvant à une veine mythologique ou folklorique qu’il déploie dans un contexte urbain contemporain.

Ensuite, il est question dans Mulengro du peuple gitan que Charles de Lint semble bien connaître mais dont il n’est pas souvent question en littérature. L’Occidental moyen ne manque pas d’a priori à l’encontre de ce peuple nomade qui jamais ne se fixe ni ne s’attache. Toujours errant, il a renoncé à la sacro-sainte propriété individuelle pour survivre au ban de nos sociétés capitalistes, d’Europe ou d’ailleurs. Les Roms mis en scène dans ce livre sont pour la plupart originaires d’Europe et rescapés des camps de concentration nazis. Race impure aux yeux du führer, ils ont dû eux aussi prendre place dans les convois de la mort. Beaucoup ont fui, très peu en sont revenus. Charles de Lint imagine avec ce personnage de Mulengro ce qu’un enfant gitan rescapé par miracle des camps allemands, a pu élaborer pour son peuple dans son cerveau détruit par la folie des hommes. Le cauchemar de la pureté resurgit face aux Gitans qui ne se déplacent plus en roulottes mais en Chevy hors d’âge. Armé de magie noire et d’envoûtements, à la tête d’une armée de fantômes, Mulengro a décidé de nettoyer la conscience de son peuple, au nom de Dieu.

Ce roman d’horreur classique dans son déroulement (beaucoup de morts sanglantes, de tripes et de décapitations…) acquiert par le thème choisit un intérêt particulier. Malgré quelques longueurs qui font traîner l’action, Charles de Lint partage très bien ce qu’il sait de la culture gitane, sans didactisme ni volonté de culpabiliser. Il s’en sort bien le gadjo…

Mulengro (Mulengro, 1985), Charles de Lint traduit de l’anglais (canadien) par Arnaud Mousnier-Lompré, Presses Pocket, 1992, 443 pages, épuisé

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