Adultes

Les âmes rivales – René Manzor

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« Trois âmes sœurs étaient condamnées à se retrouver, d’existence en existence. Seules deux d’entre elles pouvaient s’aimer. La troisième n’avait d’autre choix que de les tourmenter. »

Ce livre s’inscrit dans la catégorie « Moi aussi je lis des histoires d’amour ». Non mais. Et des histoires d’amour à plusieurs, en l’occurrence deux hommes et une femme. Mais comme le laisse entendre la citation, ils ne pratiquent ni le triolisme, ni l’homosexualité. Il s’agit donc de la lutte de deux hommes pour une femme, c’est déjà plus traditionnel. Ce qui l’est moins, c’est qu’ils luttent depuis plusieurs générations, au-delà de la mort, reproduisant l’histoire originelle.

Tout débute en Louisiane. Jahal, un Amérindien, trouve une petite fille qui erre dans le bayou : elle est la seule rescapée du massacre de sa famille. Il la soigne, elle grandit, ils décident de se marier. Survient un beau lieutenant qui séduit la jeune fille : elle décide de partir avec lui. Jahal affronte le lieutenant, le tue et mange son cœur. La jeune fille s’immole avec son beau lieutenant. Fin de l’épisode. Sauf que l’âme de Jahal ne cessera plus de harceler la jeune fille, qui au début du roman s’appelle Cassandre et vit en 1975 à La Nouvelle-Orléans. Elle confie à un prêtre ses tourments, la lascive présence qui la taraude. Elle se confie aussi à son père qui meurt peu après. On retrouve Cassandre à New York en 1983 quand elle rencontre Thomas Wells, père célibataire et prof de philo qui la retient alors qu’elle s’apprête à sauter du pont de Brooklyn : c’est l’amour immédiat. Mais Thomas se fait renverser par un bus et tombe dans le coma. Quand il se réveille, on l’appelle Matt Collins et il se rend compte qu’il s’est passé vingt-sept ans depuis son accident. Sauf que pour tout le monde, il s’est passé quatre mois, qu’il est un très brillant avocat new-yorkais et que Thomas Wells est député et marié à Cassandre. Que s’est-il passé durant ces vingt-sept années ? Qui est ce Matt Collins qui dit être Thomas Wells ? Ce dernier est-il bien celui qu’il affirme être ?

Voilà beaucoup de questions qui ne pourront être résolues que par les lois de l’amour et de la réincarnation. Cassandre, Thomas et Matt reforment le trio des amants maudits dans un thriller qui cultive les situations complexes et ne dévoile que progressivement les éléments permettant au lecteur de reconstituer leur parcours (à l’inverse de mon billet qui commence par la première rencontre des personnages). Suspens donc, plutôt bien maîtrisé, avec des personnages originaux en cela que leurs réactions sont inattendues et que leur histoire sort vraiment de l’ordinaire. Limite même si on ne s’y perd pas un peu dans ces réincarnations…

J’aurais été plus enthousiaste si l’écriture n’était pas un peu décevante. Je trouve qu’elle manque de relief et qu’elle pratique inutilement la répétition. Exemple : « Disco s’attarda un moment et se mit à aboyer en direction du brouillard. Il semblait effrayé par un ennemi invisible ». A mes yeux, la seconde phrase est de trop et alourdit l’effet. On se doute bien que si le clébard se met à aboyer en regardant quelque chose que personne d’autre ne voit c’est qu’il est effrayé par un ennemi invisible. C’est redondant et c’est dommage, d’autant plus que le procédé revient souvent. Ça n’est pas pour autant rédhibitoire, il est beaucoup d’auteurs de thrillers qui ne sont pas de grands stylistes. Ici, pour peu qu’on apprécie l’ésotérisme et les histoires d’amour, on passera un bon moment.

On ne s’étonne pas que René Manzor sache construire une histoire : il a commencé dans le cinéma avec « Le Passage » (« Pense à moi comme je t’ai-meuh ! », chantait son frère), déjà marqué par un certain goût pour le coma et l’au-delà (et les pères vivant seuls avec leur progéniture), avant de poursuivre une carrière aux Etats-Unis. « Les âmes rivales » est moins manichéen et moins démonstratif que le film cité, et surtout, il n’y a pas de bande son…

René Manzor, Les âmes rivales, Kero, mai 2012, 295 pages, 19.90€

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