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La soif primordiale – Pablo de Santis

La soif primordialeLe jeune Santiago Lebrón, héros de La soif primordiale, vint de quitter sa province perdue et morose pour vivre à Buenos Aires. Il commence modestement en réparant des machines à écrire avec son oncle, dont celles du quotidien Últimas noticias. Il se lie avec les uns et les autres et le jour où le journaliste chargé de la rubrique des faits divers plus ou moins étranges décède, c’est lui qu’on appelle pour le remplacer.

En fait il est rapidement contacté par le ministère de l’Occulte pour lequel il doit accomplir certaines missions. Comme par exemple assister à une réunion de spécialistes des mythes et superstitions dans un vieil hôtel à l’abandon. L’anthropologue Benjamín Ballaco y réunit quelques confrères afin de leur montrer un antiquaire qu’il a réussi à attirer et à retenir prisonnier. Qu’est-ce qu’un antiquaire ? « Quelqu’un qui n’est pas affecté par le passage du temps ni par la maladie et qui ne peut connaître qu’une mort violente. On leur prête un pouvoir de transfiguration quand ils se sentent en danger ». Ils tiennent leur nom d’un mal qui a touché d’abord des marchands d’antiquités du Río de la Plata, qui se caractérise par « une longévité anormale, la capacité d’évoquer chez les autres le visages ou les gestes de personnes  décédées et la soif de sang, que les antiquaires appellent soif primordiale ».

Au cours de cette funeste réunion, Santiago va en apprendre plus qu’il n’aurait dû, et voler un livre ayant appartenu à l’antiquaire. L’ouvrage en main, il va tenter de remonter sa trace pour découvrir qui il était. Ainsi le jeune journaliste fait-il la connaissance de Calisser, un libraire de livres anciens plutôt taciturne et peu enclin à répondre aux questions. Pourtant, ce dernier n’hésitera pas à sauver la vie de Santiago le moment venu, mais en lui faisant une transfusion qui le transformera lui aussi en antiquaire. Sa vie va dès lors changer du tout au tout, et bien qu’il puisse sortir en plein jour en se protégeant bien, il est contraint de boire une potion préparée à l’intention des antiquaires sous peine de retourner à l’instinct primaire du sang, la soif primordiale.

Comme dans Riverdream on trouve dans La soif primordiale des vampires qui ont solutionné le problème d’un sang humain qui fait d’eux des criminels en ingérant une potion. Pour le jeune héros qui va aussi découvrir l’ivresse sanguinaire, il n’y a pas là de résolution définitive et il reste taraudé par un désir aussi lié à une pulsion sexuelle. La perspective est avant tout psychologique, Pablo de Santis ne recourt donc pas à l’attirail vampirique traditionnel. Pas de gousses d’ail, pas de pieux, pas de dents acérées dans La soif primordiale. Mais une réflexion sur la différence et la difficile maîtrise des instincts primaires de l’homme. Le suspens sur la nature vampirique de certains personnages est rapidement éventé, comme c’est toujours le cas dans ce genre de roman : mieux vaut ne pas faire durer les tergiversations identitaires des héros devenus vampires, c’est toujours un peu long pour le lecteur qui sait à quoi s’attendre depuis la première page.

L’énergie vitale des vampires étouffe sous le péronisme, l’ambiance est pesante, feutrée, l’exubérance qui pourrait naître est tuée dans l’œuf par la dictature. La police est là, bien présente, la torture aussi. Mais la Buenos Aires des années 50, c’est aussi une vie intellectuelle intense, dessinée ici à travers les libraires et la quête d’un livre perdu et maudit qui permettrait aux antiquaires d’aimer sans avoir soif de sang.

Pas de véritable révolution pour les vampires dans La soif primordiale, mais un livre d’ambiance maîtrisé et atypique, bien loin dans son déroulement des préoccupations de la littérature adolescente du même genre.

Un article dans Le Magazine littéraire.

La soif primordiale (Los anticuarios, 2010), Pablo de Santis, traduit de l’espagnol (argentin) par François Gaudry, Métailié (Bibliothèque hispano-américaine), février 2012, 245 pages, 18.50€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

2 Comments

  • dasola

    Bonjour, moi qui ne suis pas trop fan de roman de « vampires », j’avais trouvé que celui-ci sortait de l’ordinaire et puis l’histoire se passe à Buenos Aires, ville du tango (je suis fan et j’ai aimé cette ville que j’ai un peu visité en 1999). Bonne après-midi et bravo pour les 10 ans du blog.

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