Adultes

Blue Jay Way – Fabrice Colin

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Un Fabrice Colin chez Sonatine, c’est plutôt une bonne nouvelle, et l’indication, avant même d’ouvrir le livre, que l’auteur s’essaie au thriller, ou au roman noir, ou au moins au suspens, puisqu’il il y a de tout ça chez cet éditeur qui, de mémoire, ne m’a jamais déçue. Au contraire, je lui dois bien des enthousiasmes, qu’ils s’appellent Gillian Flynn, R.J. Ellory ou Jesse Kellerman. Si le titre lui-même n’est pas moins réjouissant, par contre le résumé de base me fait légèrement froncer le sourcil : encore un auteur français qui écrit un roman américain, ou au moins un roman qui se passe aux Etats-Unis… Ça donne du pire (Philippe Besson, ou Maxime Chattam pour rester dans le registre de ce blog), mais aussi du bon parfois (Cécile Coulon), mais pas souvent.

Le héros, Julien, est né de mère française et d’un père américain mort dans les attentats du 11 septembre. Il entreprend une sorte de thèse sur les romans de Carolyn Gerritsen, célèbre auteur américaine, qu’il finit par rencontrer. Ils entretiennent bientôt des relations amicales et l’écrivain demande au jeune Français de rejoindre son fils Ryan à Beverly Hills pour lui apprendre sa langue maternelle. Julien débarque en candide dans un monde où le vide est un art et la dépravation un passe-temps. Ryan vit à Blue Jay Way, l’immense villa de son père, entouré de jeunes gens désœuvrés dont personne ne sait ce qu’ils font exactement là. Leur influence sur le fils de Carolyn n’est pas claire. Larry Gordon, père de Ryan et ex-mari de Carolyn, est un très riche producteur hollywoodien remarié à une jeune starlette, Ashley, de l’âge de son fils. Comme tous les autres, la jeune femme semble s’ennuyer ferme et décide de mettre le grappin sur Julien qui résiste mollement avant de céder. Cette relation, aussi intense que clandestine, pimente désormais la vie de Julien, très mal à l’aise dans ce milieu qui n’est pas le sien. Il se sent manipulé et observé.

Intercalés entre ces chapitres racontés à la première personne par Julien, deux fils narratifs relatent les vies de Scott, un enfant sadique, et Jacob dont la mère s’est suicidée alors qu’il était très jeune. Ce dernier a été recueilli par celui qui était l’amant de sa mère, puis par le fils de celui-ci, en quelque sorte son frère. En grandissant, Jacob multiplie les séjours à l’hôpital, s’enfermant peu à peu dans sa «prison psychique». Quant aux parents de Scott, ils sont débordés par l’intelligence froide de leur enfant.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler la moitié du livre. Car Fabrice Colin prend son temps pour installer personnages et ambiance, un peu trop à mon goût. Certaines descriptions sont longues, voire superflues, comme cette soirée entre stars hollywoodiennes ou l’on croise dans toute leur décrépitude le gratin américain. On a déjà lu ça chez Bret Easton Ellis et rien n’a changé depuis le temps. Et le fait de nommer des personnes réelles n’y change rien. La tension monte, c’est certain, mais une première disparition page 150 et le premier meurtre page 209, c’est un chouïa longuet.
En revanche, une fois le départ donné, le rythme ne faiblit plus et les éléments s’enclenchent dans un engrenage très bien graissé. On revient régulièrement à Jacob et Scott, cassant la tension grandissante à Blue Jay Way, créant un agacement salutaire qui pousse à tourner les pages encore et encore. Le lecteur s’interroge : qu’est-ce que ces deux-là ont à voir avec l’intrigue principale. La technique narrative n’est pas nouvelle, mais efficace. Je n’en ai été que plus déçue en découvrant le lien en question. L’auteur fait appel à un procédé que S.S. Van Dine lui-même proscrivait dans ses fameuses règles, (cf., pour les plus curieux, la règle 20 listant les procédés « auxquels n’aura recours aucun auteur policier qui se respecte »). Il est malheureux de ne pouvoir en parler clairement, car ce qui ressemble à une grosse ficelle est tout de même intéressant car l’auteur plonge ainsi au cœur de personnalités perturbées, de psychismes malsains et convie ainsi le lecteur à un voyage au cœur du mal.

Comme bien des romans et des films, Blue Jay Way montre l’envers du rêve américain, les idiotes derrière les starlettes, les pervers derrière les acteurs, le vide abyssal des plus riches. L’argent conduit au néant. Au-delà de cette vision assez classique, se dessine celle du Mal en soi, du démon de la perversité d’Edgar Poe dont on ne sait pas d’où il vient ni à quoi l’imputer. La thèse des parents responsables n’a pas prise ici, on est plutôt dans une incarnation du Mal existentiel, une forme possible de la vie qui advient sans justification. Comme une force primordiale que même l’Amérique n’est pas parvenue à civiliser.

Fabrice Colin s’est adonné à beaucoup de genres. Comme un caméléon, il se fond dans les codes, de la fantasy pour adultes à la science-fiction jeunesse jusqu’aux terres plus médiatisées de novélisations de circonstance. Le thriller lui réussit aussi, grâce à ses propres ingrédients : portrait d’une ville fascinante, perte de repères et d’identité, réflexion sur le Mal, construction narrative complexe avec un jeu sur les niveaux de fiction.

J’oublierai peut-être les tenants et aboutissants de cette intrigue, par contre ce Los Angeles fera date.

« Des explosions se répercutent, un vent de poussière qui apporte le meurtre et la désolation. Les putes d’Hollywood Boulevard, les épaves de Skid Row, les camés de Riverside se vautrent dans l’échec et le drame prévisible ; les scénaristes transforment leur misère suintante en productions oscarisables. Les actrices ratées sautent du H d’Hollywood, les actrices réussies se font refaire les seins, la bouche, le cerveau, divorcent cinq fois, adoptent un chien, meurent d’overdoses masquées en crises cardiaques et cachent des cirrhoses inévitables en cancers du pancréas. »

 

De Fabrice Colin sur Mes Imaginaires

Blue Jay Way, Fabrice Colin, Sonatine, février 2012, 479 pages, 22.30€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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