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Ainsi naissent les fantômes – Lisa Tuttle

Tuttle.jpgIl faut l’avouer d’emblée : c’est la magnifique couverture de Stéphane Perger qui m’a fait ouvrir ce recueil de nouvelles, moi qui n’en suis pas une grande lectrice. Encore moins quand il s’agit de textes sur la féminité,  car je n’apprécie guère la littérature de genre et ce qu’elle implique de revendications qui me passent bien au-dessus de la tête et m’ennuient. Or, je ne me suis pas du tout ennuyée à cette lecture, bien au contraire : au rythme d’une nouvelle par jour, j’ai découvert avec plaisir, et une certaine fascination morbide, l’univers de Lisa Tuttle.

Les héroïnes de Lisa Tuttle sont le plus souvent les narratrices de ces histoires étranges, centrées autour de la sexualité féminine. Ces jeunes femmes ne sont pas en paix avec leur corps, comme le montre si bien l’illustration : leur corps, leurs désirs et leur sexe sont sources d’angoisse, voire de mort. Mais cette sexualité morbide peut aussi être source de création.

La narratrice de la première nouvelle, intitulée «Rêves captifs» raconte le drame qu’il lui est arrivé quand elle était enfant : enlevée, elle a été violée et séquestrée dans un placard. La façon dont elle en est sortie est si incroyable que personne ne la croit. Quand le lecteur comprend comment elle en est sortie, il ne peut être qu’admiratif. Mais si la création libère la narratrice de cette première nouvelle, elle aliène celle de la seconde qui est écrivain et ne parvient pas à gérer son quotidien de mère et d’épouse. Car la vie de couple ne semble pas simplifier la vie de ces femmes, ni leur sexualité complexe. Qu’elles vivent avec un homme ou une femme, avec un compagnon aimant ou intéressé, ça finit toujours mal.

La nouvelle la plus terrible, celle où l’horreur prend toute son ampleur, est certainement «Ma pathologie» dans laquelle Bess tombe amoureuse de Daniel alchimiste moderne. Cet informaticien profite de ses loisirs pour tenter de fabriquer la pierre philosophale, tandis que Bess sent grandir en elle ce qu’elle prend au début pour un enfant. Mel est elle aussi victime des expériences de son compagnon, Kievan, qui l’emmène au bord de la folie dans une nouvelle, «Mezzo-Tinto» qui fleure bon le XIXe siècle. Le panel ne serait pas complet sans un femme dévorante, qui s’incarne en Isobel attirant dans ses filets le séduisant et crédule Fitz.

J’apprécie le naturel avec lequel Lisa Tuttle introduit le fantastique dans ses courts textes. Il se glisse dans le quotidien, les entoure peu à peu d’un malaise comme une absence ou au contraire, un trop plein. Il s’enracine autour de sexualités morbides, s’incarnant dans des femmes qui ne maîtrisent pas leurs affects.

Dans une éclairante introduction, Mélanie Fazi, d’habitude traductrice mais ici aussi responsable éditoriale de ce recueil, explique l’importance que Lisa Tuttle a eu sur son parcours d’écrivain alors qu’elle n’était encore qu’adolescente. J’imagine que ce genre de textes peut en effet faire une forte impression sur des jeunes filles. Je n’ai plus dix-sept ans et ce n’est pas tant l’éveil des pulsions morbides qui a retenu mon attention que la rigueur narrative, la finesse de l’expression et la cohérence psychologique de tous ces êtres pourtant marqués par le fantastique.

L’élégant ouvrage, aussi agréable à regarder qu’à feuilleter, est aussi une belle réussite littéraire. Ce recueil bénéficie d’une introduction et d’une interview finale plutôt bienvenue pour en savoir plus sur cette auteur peu connue en France. Les nouvelles proposées ont par ailleurs été écrites entre 1984 et 2007, ce qui donne un très bon aperçu de son oeuvre.

Donner à une auteur la possibilité d’en faire découvrir une autre qu’elle admire s’avère donc un pari gagnant. Lui offrir ensuite une aussi belle couverture ne peut qu’attirer l’attention, puis la retenir.

Grand Prix de l’Imaginaire 2012 catégorie nouvelle étrangère

Lise Tuttle sur Mes Imaginaires

 

Ainsi naissent les fantômes, Lisa Tuttle traduite de l’anglais par Mélanie Fazi, Dystopia, mai 2011, 216 pages, 15€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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