BD/Mangas

Fraternity – Díaz Canales & Munuera

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La bande dessinée espagnole n’a pas fini de nous proposer ses petites pépites qui n’ont rien à envier à la franco-belge. Ici, deux noms maintenant bien connus s’unissent pour le meilleur : Juan Díaz Canales (Blacksad) au scénario et José Luis Munuera  (Merlin, Le signe de la lune…) au dessin. Le registre est légèrement fantastique, mais surtout historique, politique et social, c’est en deux tomes le récit d’un rêve généreux brisé par l’avidité des hommes.

Au moment où commence le tome 1, l’utopie de Robert Mc Corman a déjà du plomb dans l’aile. Il avait rêvé une société parfaite et pacifique, baptisée « New Fraternity » et basé sur le partage des richesses et du travail, sur l’abolition de la propriété privée et de la religion, et l’égalité pour tous, hommes et femmes, Noirs et Blancs. Mais la guerre civile met à mal ces idéaux. Quand il n’y a plus à manger pour tout le monde, certains se mettent à penser qu’ils ont plus de droits que d’autres. Au nom de la différence, la communauté se scinde et le fanatisme religieux reprend ses droits. On comprend alors que certains ont suivi Mc Corman non par conviction mais par goût du profit, pensant trouver de quoi s’installer à bon compte.

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 Fanny n’est pas de ceux-là : c’est une femme forte, affranchie et généreuse. Quand les hommes trouvent un enfant sauvage dans la forêt, c’est elle qu’ils chargent naturellement de son éducation. Dans le labyrinthe au cœur des montagnes, ils découvrent aussi une bête, inoffensive pour l’enfant mais qui les effraie. Ils n’auront de cesse de la traquer puis de l’enchaîner. Seuls les derniers partisans de l’utopie de Mc Corman parviennent à empêcher qu’elle ne soit massacrée. Cependant, le généreux fondateur est mourant et la communauté affamée faute de débouchés pour ses produits en raison de la guerre civile. Tout ce qui est différent devient suspect et responsable de la situation : les Noirs bien sûr, mais aussi la bête qui pourrait bien être un signe de la vengeance divine.

Je ne trouve guère de défauts à cette bande dessinée. Tout me plait : le scénario, les personnages, la densité de l’intrigue, le contexte historique maîtrisé ainsi que le dessin. Il n’y a pas d’utopie possible nous disent Munuera et Canales, rien qui puisse dompter l’envie, le racisme, le goût du profit et la volonté de domination. Dans les situations extrêmes, l’homme revient à ses désirs profonds, en particulier l’asservissement des faibles et l’enrichissement personnel. Le constat n’est pas gai mais il est réaliste et mis en scène ici à travers des personnages dont certains sont ambigus. Ou plutôt complexes comme des êtres humains, susceptibles de revirements. C’est ce qui les rend denses et intéressants.

On retrouve dans le graphisme le charme de « Le signe de la lune », renforcé par des couleurs sombres, sépia pour certaines, tout à fait adaptées. Quelques-uns des personnages (les plus désagréables bien sûr) sont des caricatures, des « tronches » qui renforcent la critique et font sourire à leurs dépends. Car Munuera, c’est aussi Walter le Loup, série hilarante qui se lit comme on regarde un cartoon (ce serait abuser d’en mettre une illustration ici, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque !). A l’inverse, Fanny dégage une évidente tendresse qui n’empêche pas une grande détermination.

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Série en deux volumes, cinq mois entre chaque, un dessin et une intrigue maîtrisés : que du bonheur.

Grand Prix de l’Imaginaire 2012 catégorie BD / Comics

Fraternity, Juan Díaz Canales (scénario), José Luis Munuera (dessin), Sedyas (couleurs), Dargaud, mai et octobre 2011, 13.95€ pièce

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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