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Cinacittà – Tommaso Pincio

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Un changement climatique vieux de plusieurs siècles, refroidissement, réchauffement, et nous voilà à Rome, de nos jours où dans quelques années, devenue inhabitable en raison de la chaleur intense. Il n’y a plus de Romains à Rome, juste des Chinois, les nouveaux barbares qui ont accéléré sa chute. D’où le titre à double sens (plus perceptible en italien) : hommage à Cinecittà, l’âge d’or du cinéma italien, mais aussi Chinatown.

Après l’année sans hiver, les Romains ont commencé à immigrer vers le Nord. Ceux des Romains qui restaient vivaient la nuit, comme des vampires. Au moment où débute le roman, le narrateur est le dernier Romain présent à Rome, mais il est derrière les barreaux. C’est de là qu’il raconte ce pour quoi il a été condamné, son « crime atroce », dont on sent dès le départ qu’il ne s’est peut-être pas déroulé de la façon dont l’indique les faits. Il a certes passé une semaine à côté du cadavre d’une jeune Chinoise assassinée dans son lit, mais est-il le meurtrier ? Il ne se défend pas, répond à peine au juge et cette attitude étrange s’il est innocent, s’explique peu à peu.

Revenant sans cesse sur le passé, le narrateur raconte son lent déclin, parallèle à celui de la ville.

Il faut apprécier l’humour noir et savoir lire au second degré pour ne pas perdre pied dans ce texte bâti sur une logorrhée proliférante. Le narrateur parle, parle et parle encore, pour dire qu’il ne fait rien, qu’il est un bon à rien, mais une victime. Il n’a pas de mots assez durs pour décrire les infâmes envahisseurs, les barbares du troisième millénaires, les Chinois :

« Les Chinois qui vivent en liberté sont des malotrus et des matérialistes au moins autant que ceux qui se trouvent dans nos prisons d’Etat […]. Les Chinois sont des monothéistes absolus, ils croient uniquement au dieu argent et ils ne se souviennent d’adresser quelques prières à Bouddha ou autre que lorsqu’ils gagnent au loto. Et puis, l’altruisme, ils ne savent pas ce que ça veut dire. Ils ne s’attendrissent même pas quand quelqu’un crève sous leurs yeux. Ils s’intéressent à leur prochain uniquement pour connaître leur vie privée. Ils extirpent des informations personnelles avec la même jouissance toxique que mon avocat soignant son diabète. Et pas seulement par simple curiosité. C’est que ce sont des espions nés, des vipères prêtes à cracher leur venin sur vous à la première occasion […]. Si je m’en tiens à mon expérience personnelle, ils sont indistinctement avares et mesquins. »

Les Chinois incarnent pour ce dernier Romain le Mal absolu, l’Autre, le danger. Ils sont organisés, travailleurs, discrets jusqu’au mystère, tout l’inverse du narrateur. Tout a basculé, la Chine s’est éveillée et le géant d’hier est à genoux. Les anciens maîtres sont derrière les barreaux, les anciens soumis ordonnent, à l’image de « La planète des singes », plusieurs fois évoqué.

C’est la chute d’une civilisation jadis florissante, un peuple qui a préféré fuir plutôt que de s’adapter, laissant la place à ceux qui ont su profiter de l’aubaine. Avec un profond cynisme, Tommaso Pincio parvient à ne pas nous faire regretter les Italiens, incarnés si mollement par le narrateur : ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient puisqu’ils n’ont voulu ni s’adapter ni intégrer les nouvelles populations.

La ville éternelle est morte, c’est désormais un enfer, pas perdu pour tout le monde. La nouvelle civilisation se construit sur les ruines de Rome, et le narrateur s’installe à l’hôtel Excelsior, dans la suite 541 où Kurt Cobain se suicida. La fontaine de Trevi elle aussi est en ruine, et le jeune homme ne pourra rejouer qu’une version dévastée de « La Dolce Vità ». Ce qui faisait la grandeur de Rome n’est plus, c’est une ville pour mourir où tout est factice, même l’argent, surtout l’amour.

Tommaso Pincio n’est pas le véritable nom de l’auteur, qui sans aucun doute se rattache ainsi à la littérature américaine. Mais Pincio est aussi une colline de Rome, et ici, le lieu où les prostituées abusées et vengeresses viennent jeter les pénis tranchés de leurs clients… effrayant…

Résolument rock, décadent et cinématographique, Cinacittàse construit sur le mode amère de la décadence. Il n’y a pas plus de raison de vivre que de mourir dans la Rome de Tommaso Pincio, mais il y a de la place pour discourir, remplir le vide de mots avant qu’il ne soit trop tard, autour d’un mythe qui fut, un rêve, un film tellement réussi qu’on y a cru, mais les lumières se rallument sur le néant.

Cinacittà, mémoires de mon crime atroce (Cinacittà : memorie del mio delitto eferato, 2008), Tommaso Pincio traduit de l’italien par Sarah Guilmaut, Asphalte, juin 2011, 307 pages, 20 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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