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Zoo City – Lauren Beukes

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Pourquoi ce livre-là plutôt qu’un autre ? D’abord, pour la couverture que je trouve superbe et qui sort vraiment de l’ordinaire ; ensuite pour la nationalité de l’auteur : sud-africaine, donc peut-être pas une resucée de looser courageux qui va sauver le monde en affrontant des hordes de… (ce que vous voudrez) à coups de hache, de sorts ou en courant vite s’il n’a vraiment pas de bol. Et bingo, ce livre est aussi original que mes suppositions à deux balles le laissaient présager.

Ça se passe en Afrique du Sud, de nos jours, mais pas exactement comme aujourd’hui. Tous ceux qui ont fait de la prison, les assassins, vendeurs de drogue et autres trafiquants en tout genre vivent libres mais affublés d’un animal, qu’ils ne peuvent choisir. Punition, malédiction, radiation ? On ne sait pourquoi les criminels doivent vivre ainsi, mais on les appelle les « zoos » (dans le meilleur des cas) et ils vivent à part dans un quartier de Johannesbourg : Zoo City. Malsain et hyper violent comme il se doit.

Un zoo ne peut être séparé de son animal sous peine de souffrance pour l’un comme pour l’autre. Impossible de ne pas penser à Philip Pullman, mais de loin seulement puisqu’une seule partie de la population est concernée. Et ces gens parqués, montrés du doigt font bien sûr penser au régime d’apartheid qui sévissait dans le pays il n’y a pas si longtemps. Ainsi Lauren Beukes met-elle en scène une société qui demeure injuste malgré tout, qui a connu l’espoir mais s’est rendue compte que certains resteront à jamais au ban de la société.

C’est dans ce contexte qu’on fait la connaissance de Zinzi December, une zoo affublée d’un paresseux nommé Paresseux. En tant que telle, elle bénéficie de certaines facultés magiques : elle peut retrouver les objets perdus. Pas folichon comme talent, ça ne lui rapporte pas des masses, alors elle imagine des arnaques via Internet qui lui permettent de payer ses dettes et de vivre dans un appartement pourri du ghetto. Elle est tellement aux aboies qu’elle accepte même de retrouver la jeune chanteuse d’un duo qui a disparu. C’est Odi Huron qui l’embauche, gros producteur qui a connu son heure de gloire underground mais n’en a pas fini avec le show biz, dit-il. De bouges en boîtes de nuit, le lecteur suit Zinzi à la recherche de la jeune disparue. Elle croise des personnages tous plus hauts en couleurs les uns que les autres, grandement improbables mais énergiquement mis en scène.

Tout le roman est d’ailleurs décapant, dynamique, étonnant. L’intrigue est plus prétexte à décrire cette ville incroyable, sa violence, sa crasse, les pauvres et les riches dont on ne sait pas forcément la couleur mais il suffit de savoir qu’il y aura toujours des exploités et des exploitants. Il suffit d’être du bon côté de la barrière. Et de la frontière. Car Lauren Beukes fait souvent allusion à des conflits africains, notamment au Congo et au Rwanda, qui valent des milliers d’immigrés à l’Afrique du Sud et donc autant de malheureux en plus. Les allusions ne sont pas toujours très claires pour qui ne connaît pas la situation, mais rien qui gène la compréhension globale.

Car comme parfois dans les romans noirs, ça n’est pas tant l’intrigue (un peu nébuleuse) qui prime que le personnages principal et l’ambiance. Et Zinzi December est vraiment épatante, cette fille qui voudrait s’en sortir, n’a pas beaucoup de scrupules mais un vocabulaire décapant.

Bref, Lauren Beukes a quasi tout bon, son Johannesbourg est sordide à souhait et l’idée des repris de justice animalés originale. Le tout baigne dans une ambiance très rock mâtinée de dialecte sud-africain. Enfin un vrai changement dans le genre, original et réjouissant.

Zoo City (2010), Lauren Beukes traduite de l’anglais (Afrique du Sud) par Laurent Philibert-Caillat, Eclipse (Bibliothèque Interdite), juin 2011, 343 pages, 18 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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