Les carnets de Victor Frankenstein – Peter Ackroyd


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Il y a quelques années, Theodore Roszak nous donnait sa version du célèbre roman de Mary Shelley dans Les mémoires d’Elizabeth Frankenstein. Le romancier américain avait choisi de mettre en lumière Elizabeth, la cousine de Victor, inventeur de la créature. L’anglais Peter Ackroyd choisit de donner la parole à Victor Frankenstein lui-même à travers ses carnets et en se permettant un grand nombre de modifications par rapport au texte de Mary Shelley.

Toutes les lister serait ici de peu d’intérêt. Notons surtout que certaines concernent des détails sans influences majeures sur le récit comme la mort d’Elizabeth (qui est ici la sœur de Victor, et non plus sa cousine, il ne peut donc envisager de l’épouser) et du père de Victor avant l’animation de la créature, qui a lieu à Londres (Victor ayant fait ses études à Oxford) et qui ne relève d’ailleurs pas de l’assemblage de divers morceaux mais de la résurrection d’un homme récemment décédé.

Le changement le plus important est le choix de Victor comme narrateur principal (exit Robert Walton) et personnage donné comme « réel ». En effet, le jeune chercheur est l’ami de Percy Shelley, il sera donc amené à rencontrer lord Byron, Polidori et bien sûr, Mary Shelley, seconde épouse du poète. Le fameux séjour au bord du lac de Genève aura même lieu, mais Mary n’en profitera pas pour écrire sa nouvelle version du mythe de Prométhée…

Grâce donc à certains arrangements avec la biographie de quelques personnages, Peter Ackroyd parvient à rendre crédible le déroulement de son histoire. Comme Mary Shelley, il choisit d’enchâsser dans le récit de Victor Frankenstein celui de sa créature enfuie et solitaire. Mais le texte donnant la parole à la créature est beaucoup plus court que dans le roman original et beaucoup moins émouvant : la solitude profonde du monstre, les interrogations essentielles qu’il soulève sur sa nature et donc sur la nature humaine ne sont plus aussi sensibles, je dirai même primordiales.

L’absence du récit cadre de l’explorateur Walton (qui dans le livre de Mary Shelley rapporte les propos de Victor Frankenstein) se comprend à la toute fin du roman de Peter Ackroyd. Cette fin (qui ne me plait pas, mais peu importe) souligne le choix que ce dernier a fait, parmi les pistes possibles d’interprétation du texte de Shelley. Elle m’a semblé très abrupte, sans véritables indices pour la laisser pressentir, ce qui me semble assez maladroit.

La réécriture de romans est un exercice qui n’a pas de règle ni de loi. Jasper Fforde s’y est essayé dans L’affaire Jane Eyre, de même que Philip José Farmer dans L’autre voyage de Phileas Fogg, par exemple. Dans ces trois cas, j’ai commencé ces réécritures sans me référer aux textes sources mais très vite, ceux-ci reviennent à l’esprit et si la lecture date un peu, on a envie d’y retourner pour savoir précisément ce qui y était écrit. J’ai lu plusieurs fois le texte de Mary Shelley et les choix de Peter Ackroyd me sont donc apparus dès le début. Il fait de Victor Frankenstein un personnage historique, un scientifique dépassé par son orgueil et sa création, alors que la science de l’humain est au coeur de la recherche et que les avancées en ce domaine bouleversent la vision que l’homme a de Dieu (avant même Darwin). Il n’y a malheureusement que peu d’échos de ce bouillonnement scientifique et philosphique dans le livre de Peter Ackroyd.

D’autre part, la créature n’est plus le sujet du roman. Mais il me semble dès lors que Peter Ackroy ne pousse pas très loin la réflexion sur le scientifique, la responsabilité de l’homme face à ses actes créateurs, son besoin de caricaturer Dieu dans un élan narcissique et mégalomane.

Quand Roszak s’empare d’Elizabeth Frankenstein, c’est pour lui donner une vie, un destin surprenant et passionnant s’inscrivant exactement dans les blancs de la fiction. Je n’en attendais pas moins de Peter Ackroyd. Son choix de ne pas suivre l’histoire telle que Mary Shelley l’a écrite ne me gène pas du tout, ce qui me déçoit, c’est le peu de portée du personnage et le manque d’ambition du roman. Lui qui connait si bien Londres pour en avoir écrit la biographie ne se montre pas non plus prolixe en descriptions. C’est au final un livre agréable à lire mais beaucoup moins grandiose et pertinent que je ne le pensais. Beaucoup de pistes ne me semblent pas suffisamment exploitées.

Les carnets de Victor Frankenstein (2008), Peter Ackroyd traduit de l’anglais par Bernard Turle, Philippe Rey, février 2011, 346 pages, 21€

 

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