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Le passage de la nuit – Haruki Murakami

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La nuit est un cadre idéal pour que se développe l’univers onirique de Murakami. Une nuit qui ressemble à ce qu’elle est vraiment, si ce n’est quelques décalages, certains personnages étranges et quelques situations où affleure le fantastique.

Les endroits choisis sont anonymes au possible, fast foods, cafétérias, bureaux, love hotels… là où la foule des noctambules se fond au décor en espérant passer inaperçue. Mais Murakami les nomme et lève le voile sur certains d’entre eux, le temps d’une moitié de cadran.

La jeune Mari est en train de lire, seule dans un restaurant Denny’s. C’est une solitaire et une taiseuse qui ne recherche pas la compagnie. Mais Takahashi passe à côté d’elle et la reconnaît : ils ont déjà passé une après-midi ensemble, elle est la sœur d’Eri. Oui, la sœur d’Eri, c’est comme ça qu’on définit toujours Mari, l’ombre de sa sœur, si belle, qui pose pour les magazines.

Pendant qu’ils parlent, Eri dort très profondément dans une pièce où tout à coup, une télévision s’allume. Qu’y voit-on ? Il semblerait qu’au lieu d’être regardée, la télévision regarde… et bientôt, c’est Eri qui se retrouve de l’autre côté de l’écran, prisonnière à l’intérieur…

Pendant ce temps, Takahashi est parti répéter avec son groupe, et Mari est appelée pour servir d’interprète : une prostituée vient d’être agressée dans un love hotel, elle ne parle que chinois et Mari est la seule à pouvoir la comprendre et lui parler.

Non loin de là, un homme dans un bureau, il revient de sa pause, il avait rendez-vous dans un love hotel avec une prostituée, elle ne lui a pas plu…

Tous ces personnages se croisent, ils forment un vivant décor pour Mari que le lecteur apprend à connaître à travers les différentes conversations auxquelles elle consent à peine. Un portrait en creux, une jeune fille à travers une autre. Dans la mégapole de Tokyo, Mari se fait un peu moins anonyme, mais à peine, le temps d’une nuit.

Comme dans Kafka sur le rivage, roman précédemment publié chez Belfond, le style de Murakami est simple, concis, presque minimaliste. A l’aide de phrases courtes, il décrit ce que verrait l’oeil d’une caméra, plaçant le lecteur au même niveau que le narrateur. Dès lors, le roman apparaît comme une suite de scènes d’un film restant à réaliser dans lequel on ne saurait rien de plus des personnages que ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Pas de psychologie mais des faits et des mots. Pas de romanesque non plus : les gens ne font que se croiser, leurs relations ne sont pas approfondies, on reste à la surface des êtres. Le texte est donc assez froid, impersonnel. La vie moderne dans une grande ville semble contraindre les gens à la solitude, personne n’est capable de lier de relations profondes avec autrui, si ce n’est le jeune musicien. Vivre en ville c’est vivre avec la violence, la solitude, les médias, le monde aseptisé. Comme dans le film de Godard, Alphaville, auquel le love hotel du roman doit son nom.

Haruki Murakami sur Mes Imaginaires

Le passage de la nuit (2004), Haruki Murakami traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, janvier 2007, 229 pages, 19.50 €

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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