Les yeux d’Opale – Bénédicte Taffin


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Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu un aussi bon roman jeunesse français relevant du genre de l’Imaginaire. Un peu science-fiction, un peu fantasy, très bon mélange quoi qu’il en soit, même s’il n’a de jeunesse que l’éditeur, Gallimard Jeunesse, car par son ampleur, sa complexité, ses enjeux et certaines situations, c’est clairement un roman pour adultes, ou bien grands ados.

Nous avons au départ deux planètes, Onyx et Opale. Onyx ressemble à une utopie (alors méfions-nous !) : les habitants vivent dans l’oisiveté, le plaisir, l’abondance. Pas de travail, pas de souci, pas de famille puisque que ce sont des Intelligences Artificielles qui s’occupent de tout, de la conception à la mort, et des robots qui se chargent des moindres tâches. Cela implique aussi que les IAs décident de tout. Et certains Onyxiens ne se satisfont pas de leur dépendance. Ils complotent pour fuir leur planète à l’occasion du transfert volontaire de certains vers d’autres destinations (Onyx étant surpeuplée, d’autres planètes sont colonisées). Mais il y aura une IA à bord du vaisseau, qu’il faudra circonvenir.

Sur Opale, rien de tel, le contexte est plutôt médiéval, avec plusieurs seigneuries sous l’autorité du bon roi Léonic. Il a un fils, Sylfin, appelé à lui succéder, et une fille, Héléa, née de son union avec sa concubine disparue. La jeune fille n’est pas bien vue car sa mère était une chimar, c’est-à-dire un être humain avec une difformité physique (peau écailleuse ou à fourrure, membre surnuméraire, déformation…) ou un pouvoir surnaturel (téléportation, traduction instantanée, invisibilité…). Ces êtres différents ont été déclarés diaboliques par l’Ordre qui règne sur Opale avec à sa tête le Vénéré. Le bon roi Léonic meurt au début du roman lors d’une chasse au chimar (car il en est de très hostiles) et son fils disparaît. Héléa gouverne alors le royaume, mais elle a autant d’ennemis que de partisans, en raison de sa chimarité (même si elle-même ne présente aucune difformité). Le mécontentement se transforme en hostilité et bientôt, les armées s’alignent sur le champ de bataille. C’est à ce moment que le vaisseau des Onyxiens s’écrase sur Opale, au beau milieu des hostilités, offrant la victoire à la princesse.

Mais que va-t-il ressortir de la rencontre brutale de ces deux civilisations que tout oppose ? Les Opaliens, armés de fusils laser, vont-ils se comporter comme de nouveaux conquérants ? Vont-ils prendre parti ? Vont-ils bouleverser l’équilibre de cette planète en y imposant leurs mœurs et technologie ? Les questions se bousculent aussi du côté des Opaliens car le prince disparu est retenu contre son gré et quelqu’un de très puissant semble se livrer sur lui à certaines expériences. Quand il revient chez lui et accède au trône, il n’est définitivement plus le même : il rejette sa sœur et entre en guerre contre les chimars en les traitant comme des esclaves. Il cherche de plus à s’emparer des pouvoirs des Onyxiens (vaisseau, armes et métal).

Le thème premier est le choc des civilisations. On se demande longtemps comment les Onyxiens vont être accueillis et surtout comment ils vont se comporter. L’imprévisibilité des comportements de chacun fait partie du suspens mis en place. De plus, on n’apprend que petit à petit certains éléments importants de l’organisation sur Opale, notamment en ce qui concerne les croyances. Si on comprend rapidement que le Vénéré est un sadique et que son Ordre religieux n’est qu’un moyen pour lui de contrôler la planète, on s’interroge bien plus longtemps sur Shira… Les personnages principaux sont certes assez monolithiques, mais ils sont entourés de nombreux autres qui bien moins manichéens et poussent à la réflexion. Tout comme les mœurs des Onyxiens qui changent de partenaires très fréquemment et tombent amoureux aussi bien d’hommes que de femmes. Leur désir de fuite interrogera certainement les plus jeunes lecteurs : pourquoi avoir envie de quitter une planète où on a tout ce qu’on désire sans le moindre effort ? Être libre de ses choix et de ses envies, est-ce plus important que d’accomplir ses moindres rêves ? Y a-t-il plusieurs sens au mot liberté et est-elle soluble dans l’aliénation et la dépendance aux plaisirs ?

Ces réflexions ne sont que des pistes qui ne noient en rien l’aventure et l’action parfaitement organisées dans ce roman où on ne s’ennuie jamais malgré son grand nombre de pages. Bref, c’est un roman à la fois distrayant et intelligent, à l’univers original et au rythme sans faille. Lisez-le.

Les yeux d’Opale, Bénédicte Taffin, Gallimard Jeunesse, septembre 2010, 678 pages, 19,50€

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