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Les femmes vampires – Jacques Finné et Jean Marigny

Les femmes vampiresPour présenter la problématique de ce recueil sur les femmes vampires, je ne saurais mieux dire que les premières phrases de la préface signée Jean Marigny : « La littérature et le cinéma ont souvent donné l’impression que le mythe du vampire était essentiellement masculin. De Lord Ruthven et du mort-vivant séducteur des romans d’Anne Rice en passant par l’immortel comte Dracula de Bram Stoker, la littérature, puis le cinéma nous ont présenté toute une galerie de héros – ou de anti-héros – d’outre-tombe particulièrement virils. Or, il ne faudrait pas oublier que les femmes vampires sont apparues dans l’imaginaire occidental bien avant Lord Ruthven« .

Deux grands spécialistes se proposent donc de nous faire découvrir (ou redécouvrir si vous êtes vraiment pointu en la matière, et bilingue !), quelques nouvelles pour certaines exhumées et inédites, ou parues et désormais introuvables. Pas de Clarimonde donc, ni de Carmilla, mais les jeunes et belles Brunehilde (1823, autant dire les débuts de la littérature vampirique) et Vespertilia (1887) mais aussi la vétuste lady Ducayne (1896).

Dans la première nouvelle du recueil Les femmes vampires, « Laisse dormir les morts » (Ernest Raupach, 1823), c’est un homme fou de douleur après la mort de sa femme qui fait appel à la nécromancie pour la retrouver. Il n’aura désormais de vie que pour la morte vivante, délaissant sa seconde femme et ses enfants.

La deuxième nouvelle (Anne Crawford, baronne Von Rabe, 1887) nous entraîne dans la campagne romaine, sur les pas d’un groupe d’artistes en résidence à la villa Medicis. L’un d’entre eux, pour écrire un opéra, cherche et trouve une maison isolée. Mais dès lors, sa santé va se dégrader, ses amis ne le reconnaissent plus, et l’un d’eux tombe même étrangement malade après l’avoir visité. Cette nouvelle, inédite en français, est une vraie découverte. A l’inverse de la première nouvelle où la femme vampire n’est pas personnellement maléfique puisqu’elle a été rappelée d’entre les morts, ici, Vespertilia est ouvertement mauvaise, séductrice et tentatrice :

« Nous vîmes, gisant dans le cercueil mal protégé par des haillons sombres, presque réduits à l’état de poussière, nous vîmes le corps d’une femme, aussi superbe que si elle vivait encore, avec un visage d’un rose délicieux, des lèvres écarlates et des seins de perle vivante qui paraissaient se soulever, comme si la dame avait un rêve délicieux. Les restes de tissus pourris qui essayaient de la recouvrir formaient un terrible contraste avec cette forme exquise, aussi fraîche que l’aurore. Les mains, le long du corps, montraient des paumes rosâtres ; les yeux clos paraissaient aussi calmes que ceux d’une enfant endormie, et les longs cheveux, qui semblaient de l’or sous l’effet de la lumière de la lanterne, étaient noués en innombrables petites tresses charmantes d’où s’échappaient quelques mèches qui rayonnaient sur son front.« 

Dans « Le baiser de Judas » (Julian Osgood Field, 1893), l’excentrique colonel Hippy Rowan est victime d’une terrible vengeance. Alors qu’il voyage en bateau, non loin de la Valachie, il est pris à partie par un homme hideux et contrefait qu’il se plait à ridiculiser. Ce dernier jure de se venger. Sera-t-il celui qui servira au prince moldave Eldourza pour gagner son pari d’effrayer Rowan, « soldat inflexible et voyageur expérimenté » qui a juré devant témoin qu’il était absolument impossible de lui faire peur ? Car les enfants de Judas, d’une laideur inexprimable, après s’être suicidés, peuvent revenir hanter leurs proies jusqu’à la mort et leur sucer le sang.

J’ai trouvé cette nouvelle, un des premiers textes vampiriques américains, très originale grâce à l’utilisation d’une légende parallèle et au suspens entretenu jusqu’au bout (comment Eldourza va-t-il effrayer Rowan ? Une fois le petit moche suicidé, comment et quand va-t-il revenir ?). On ne doute guère du sort du présomptueux colonel qui par son caractère bien trempé donne du sel à cette intrigue.

Mary Elizabeth Braddon, grande dame des lettres anglaises en son temps (même si aujourd’hui son éclat est un peu éclipsé par Jane Austen et les soeurs Brontë), s’est elle aussi adonnée au vampirisme comme en témoigne la nouvelle « La bonne lady Ducayne » (1896). Texte très classique quant aux protagonistes (la vampire abuse d’une jeune fille pure et pauvre qui heureusement, s’en sort grâce à l’amour que lui porte un jeune médecin), il innove quant aux moyens puisque c’est par transfusions et grâce à la complicité de son médecin personnel que la très vieille lady Ducayne s’alimente.

La nouvelle la plus récente (1905, tout est relatif…) du recueil Les femmes vampires est due à Francis Marion Crawford qui, comme Mary Elizabeth Braddon, ne s’est adonné que très marginalement au fantastique. « … car la vie est dans le sang » m’a d’ailleurs paru aujourd’hui assez convenue (à la lumière bien sûr de ce qui s’est écrit après), avec une jeune fille assassinée qui revient alimenter sa non mort aux veines de son ancien fiancé.

Chaque nouvelle est introduite par un court texte de Jacques Finné qui tous témoignent de l’érudition (si besoin était encore) des anthologistes et de leur travail de recherche. Aucune d’elles ne peut passer pour un chef d’oeuvre du genre, mais elles permettent de remonter aux sources, de retrouver le charme suranné de styles très différents et cependant bien marqués par le XIXe siècle. Elles donnent à voir plusieurs visages de la femme vampire, qui préfère quand même majoritairement, la jeunesse et la beauté à la décrépitude éternelle. Comme ses homologues masculins, les femmes vampires usent de charme (et quand celui-ci lui fait défaut, d’argent) pour séduire et assouvir leur sanglant appétit, qui, s’il se conjugue souvent au désir physique, ne donne pas lieu ici à des scènes ouvertement sexuelles, la décence s’en serait offusquée.

Les femmes vampires, anthologie établie et traduite par Jacques Finné et Jean Marigny, José Corti (Domaine romantique), 2e trimestre  2010, 213 pages, 22 €

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