Jeunesse

La mort, j’adore : saison 1 – Alexis Brocas

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Vous aimez les créatures malfaisantes ? Vous en avez assez des bellâtres sirupeux, des histoires d’amour sucrées et des bons sentiments qui finissent toujours par l’emporter ? Alors ce roman est fait pour vous. Totalement à contre-courant, déjanté, malpoli et décapant, ce livre-là est un OVNI qui fait du bien et qui fait rire.

Clémence est une adolescente qui n’a vraiment pas de chance : grosse, boutonneuse, un râtelier pour parfaire le tout, elle a l’habitude de se faire méchamment vanner par ses camarades de classe (qui la surnomment « sale truie »), et surtout par la très belle Elodie, jadis sa meilleure amie.

Un jour de cuite monumentale, Clémence se « réveille » la tête dans les toilettes : elle n’est pas une adolescente comme les autres, avant d’habiter son corps répugnant, elle a vécu dans la Crèche et fréquenté l’Académie où elle a appris à faire souffrir, torturer, mais aussi maîtriser ses formidables pouvoir (téléportation, télépathie, manipulation de pensées…). Et voilà qu’à dix-sept ans, elle reprend conscience : elle est une démone issue des enfers, un agent du Diable envoyé là pour lutter contre l’Adversaire.

Son étonnante histoire, Clémence la raconte à un journaliste chez lequel elle a surgi et qu’elle oblige à l’écouter. Elle enregistre tout, car elle est menacée, il faut faire vite. Alors elle déballe tout, dans un vocabulaire bien à elle et sur un ton d’autorité qui ne souffre aucune contestation (elle commence par faire bouillir les poissons rouges de son hôte, ce qui lui gagne toute son attention). Un extrait, pour vous faire une idée, où elle présente l’Archidémon Saustre :

« Levant les yeux, nous avons vu la mer bouillonner comme si on y avait jeté des camions entiers d’aspirine, impression confirmée par le jaillissement spectaculaire d’un vaste banc de poissons crevés. Un étrange tourbillon s’est formé, un cercle de mousse et de cadavres entourant un parfait miroir d’eau lisse et calme.

Puis, venue des profondeurs de l’océan, ou plutôt s’arrachant à sa surface comme Crépitus aux glaces des salles de bains, une tête coiffée de varech est apparue.

– Putain, c’est Jimmy Hoffa ? a lancé Elodie, démontrant un trait de culture inédit et m’obligeant à visiter son crâne mort pour comprendre la réplique.

– Ta gueule, j’ai dit.

N’empêche, elle avait raison, le type qui marchait sur les flots tel l’Ennemi lui-même arborait bien une dégaine de chauffeur routier. Ouais, une gueule de camionneur, le genre à livrer du fuel en enfer. Le genre qui, pour se raser, se frotte de l’essence sur les joues et craque une allumette.

C’est parodique (et multi référencé), à contre-courant et surtout drôle. Clémence porte sur son physique un regard on ne peut plus réaliste voire complètement masochiste, qui met en scène de façon comique le malaise adolescent face aux images qu’on leur renvoie. La belle Elodie se change en goule et esclave de Clémence, juste et réjouissant retour de bâton.

L’histoire tourne au grand n’importe quoi, à la réunion satanique sur le mode mafieux et à l’éparpillement de corps. Les actuels romans d’apprentissage sont largement parodiés, les gentils apprentis sorciers peuvent aller se rhabiller !

L’auteur est chroniqueur au Figaro littéraire et au Magazine littéraire, qui l’eut cru ??? Ça sent la provoc’, mais c’est réjouissant quand même.

La mort, j’adore : saison 1, Alexis Brocas, Sarbacane (Exprim’), 2009, 310 pages, 15 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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