BD/Mangas

Les derniers jours d’un immortel – Vehlmann & Bonneval

Vehlmann-2Qu’en serait-il de l’humanité si elle pouvait vivre éternellement ? Qu’est-ce que l’Homme serait prêt à sacrifier pour ça ? Voilà quelques unes des questions qui traversent cette bande dessinée dont la sobriété graphique sert un propos des plus profonds.

Elijah fait partie des huiles de la police philosophique : en cas de problèmes entre les différentes races peuplant l’univers, c’est à lui qu’on fait appel. Car Elijah est un fonctionnaire efficace, discret, effacé derrière son travail. Mais un événement personnel vient ébranler sa belle neutralité psychologique : un ami très cher a décidé de mourir, sans l’en avertir. Qu’est-ce que mourir quand on est a priori immortel ? C’est décider de ne plus se dupliquer dans un ou plusieurs échos et détruire ceux qui existent. Alors qu’il est un spécialiste éminent en communication avec les races non humaines, alors qu’il a résolu maints conflits d’incompatibilité, Elijah ne comprend pas son ami. Il en est profondément affecté, ce qui rejaillit sur son travail, au moment même où il doit gérer un conflit majeur entre les Ganédons et les Alephs 345, qui pourrait déboucher sur une guerre.

Alors que pour être professionnellement plus efficace, il doit multiplier des clones de lui-même, Elijah décide de ne pas transmettre à ses échos la totalité de sa mémoire, afin que la mort de son ami ne les perturbe pas, mais aussi pour en garder le souvenir, ou plus exactement, l’émotion. Car la mémoire artificielle qui stocke les personnalités en altère les émotions, jusqu’à effacement. Le passé devient un film, et l’homme, une machine. Elijah doit donc choisir entre vivre éternellement en effaçant petit à petit ce qui fait son être profond et s’arrêter là, en vivant pleinement son ultime incarnation.

Après Jolies ténèbres, Fabien Vehlmann donne encore à réfléchir à ses lecteurs. Et une fois encore, il choisit une illustratrice dont le dessin n’a rien de conventionnel, très sobre, même s’il laisse la place à quelques créatures très drôles par leurs bizarreries : « J’ai voulu créer de l’espace, gérer le vide, pour que le lecteur ait la place de s’y projeter, développer un univers à la fois réglé, précis et ouvert. Il fallait en revanche que cet univers ait une personnalité spécifique pour exister suffisamment. Ce sont les années 60, qui m’ont profondément influencées et inspirées pour réaliser ce livre. En regardant à la fois devant et dans le rétro, j’espérais qu’il s’en dégage une ambiance intemporelle, en phase avec notre propos« , déclare Gwenn de Bonneval (sur le site des éditions Futuropolis).

L’atmosphère est quand même assez déroutante, tant par les créatures qui peuplent ce lointain futur que par la froideur des relations et des êtres. Rien n’est donné au lecteur qui doit construire case après case cet univers pour en comprendre la complexité et l’évolution imaginaire que Vehlmann a fait subir au nôtre pour en arriver là. L’abondance des créatures extraterrestres permet quelques touches d’humour graphique bienvenues dans cet univers déconcertant et incarne l’altérité qui est au centre de cette bande dessinée profonde et marquante. Le personnage d’Elijah met le doigt sur les failles de cette utopie fraternelle qui pense avoir résolu les problèmes de l’humanité par l’immortalité, le plaisir effréné et un pouvoir central accepté par tous.

Un conte philosophique futuriste, qui met en scène le crépuscule de l’humanisme.

Fabien Vehlmann sur Mes Imaginaires

Les derniers jours d’un immortel, Fabien Vehlmann et Gwenn de Bonneval, Futuropolis, mars 2010, 149 pages, 20€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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