BD/Mangas

Jolies ténèbres – Vehlmann & Kerascoët

Kerascouet.jpgOn dit souvent que les enfants sont innocemment cruels, qu’ils sont capables du pire comme du meilleur parce qu’ils ne distinguent pas le Bien du Mal. C’est sur ce chemin ô combien étroit que nous entraîne cette très étrange bande dessinée à la couverture si peu en rapport avec les illustrations intérieures.

De prime abord, le dessin est naïf, avec tout un tas de jolis personnages et de petits animaux des bois. Mais ce n’est qu’apparence car l’action se passe au pied d’un cadavre de petite fille en putréfaction, qu’on aperçoit de temps en temps, d’abord comme endormi puis grouillant d’asticots. Le ton est donc donné : si le dessin semble innocent, il recèle aussi une grande sauvagerie.

Il en est de même pour les petits personnages, grands comme des insectes, qui ont l’air de gentils enfants jouant dans les bois. Ils sont en fait terriblement cruels, égoïstes et insensibles. Sans le moindre froncement de sourcils, ils arrachent les pattes des animaux, s’enterrent vivants, pénètrent dans le cadavre en décomposition, crèvent les yeux des oiseaux.

Le scénario proprement dit tourne autour d’une petite communauté qui tente de survivre dans les bois : trouver à manger, fabriquer un abri, avoir chaud en hiver. Aurore, la jeune héroïne, se dévoue pour les autres, tentant d’organiser au mieux l’intendance. Mais elle se heurte à quelques oppositions, comme celle de la princesse Zélie, dictateur en puissance, qui s’impose par son charisme et son sens inné et naturel de l’égoïsme.

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Les sentiments qui dominent à la lecture de cette bande dessinée sont le malaise et dégoût. Le lecteur est forcément dérangé par cette vision révoltante de l’enfance, à mille lieues de l’innocence et de la tendresse qu’on aime associer à cette période de la vie. Puis le dégoût s’installe, au fur et à mesure de la décomposition du cadavre de la petite fille dont on ne saura rien. C’est Beatrix Potter au pays des zombies, tout ce que la comtesse de Ségur n’a pas voulu révéler aussi franchement que l’aurait fait le docteur Freud.

Si le titre est un bel oxymore, la couverture est elle-même un oxymore de cette BD : à ne pas donc mettre en toutes les mains, et pas moyen d’en rire…

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Kerascoët sur Mes ImaginairesFabien Vehlmann sur Mes Imaginaires

Jolies ténèbres, Marie de Pommery et Fabien Vehlmann, dessinée par Kerascoët, Dupuis, mars 2009, 94 pages,16€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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