Berceuse – Chuck Palahniuk


Palahniuk 1Carl Steator est un homme seul. Il y a vingt ans, sa femme et son bébé sont morts dans leur sommeil et depuis, il survit. Journaliste, il se voit confier une enquête sur la mort subite du nourrisson. Répertorier les cas, aller sur place, que s’est-il passé ? Doué d’un sens aigu du détail, il ne tarde pas à remarquer que les parents des enfants morts ont tous un livre de comptines, dont certains encore ouverts page vingt-sept sur un poème traditionnel africain. Berceuse de mort, ne tarde-t-il pas à comprendre, qui endort pour toujours.

Il n’est pas le seul à connaître le pouvoir de ce poème. Helen Hoover Boyle, agent immobilier spécialisée dans les maisons hantées, le connaît aussi, de même que John Nash, ambulancier nécrophile et amateur de top modèles? morts. Avec Helen, Mona la sorcière et Oyster son petit ami, il va partir à la recherche des exemplaires de ce livre de comptines, plusieurs centaines répartis sur tout le territoire des États-Unis. Le road movie commence, sanglant et pas aussi libérateur qu’on pourrait le croire. Car Steator comprend vite que Helen ne cherche pas à détruire les exemplaires pour que la comptine ne tue plus mais bien pour être l’unique détentrice de ce pouvoir qui la rend toute-puissante. Et lui Steator, que veut-il ? Et Mona, et Oyster ? Il lui suffit de réciter mentalement la chanson pour tuer tous ceux qui lui pourrissent la vie : son voisin qui écoute sa musique trop fort, son patron, ce type qui le bouscule dans la rue et l’insulte…

Des éléments de thriller, de road movie et de fantastique se mêlent ici pour mieux voler en éclat sous la plume déconcertante de Chuck Palahniuk. Dès le départ, on comprend qu’on va lire un roman hors norme, quelque chose de provocant dans la forme et le propos. Le lecteur est lâché sans parachute ni explication dans une prose luxuriante, inconfortable, répétitive, aussi maladive que l’esprit du narrateur. Ça frôle parfois le n’importe quoi (accumulation des meurtres par comptine interposée, villas de rêve hantées par des manifestations morbides complètement délirantes…), mais on fonce tout droit vers un portrait de l’Amérique hypocrite, bien pensante et consumériste.

La biodiversité qui va nous rester, c’est Coca contre Pepsi.

Pouvoir, argent, nourriture, sexe, amour. Sommes-nous capables de jamais en avoir assez, ou le simple fait d’en avoir un peu nous pousse-t-il à aspirer à encore plus ?

Est-ce que je veux vraiment une grande maison, une voiture rapide, mille beaux partenaires sexuels ? Est-ce que je les veux vraiment, ces choses ? Ou suis-je simplement en train de les vouloir ?

Ces chose sont-elles réellement mieux que celles que je possède déjà ? Ou suis-je simplement entraîné à être insatisfait de ce que je possède aujourd’hui ? Suis-je simplement sous le coup d’un sort qui me dit que rien n’est jamais assez bon ?

Par le parquet remonte un aboiement de paroles en accompagnement d’une chanson. Ces gens qui ont tout le temps besoin d’avoir leur télévision, leur chaîne hi-fi, leur radio qui marchent. Ces gens auxquels le silence fait tellement peur. [?] Ce bon vieux George Orwell a tout compris à l’envers. Big Brother ne surveille pas. Il chante et il danse. Il sort des lapins d’un chapeau. Big Brother est tout entier occupé à attirer votre attention à chaque instant dès que vous êtes éveillés. Il fait en sorte que vous soyez toujours distraits. Il fait en sorte que vous soyez pleinement absorbés. Il fait en sorte que votre imagination s’étiole. Jusqu’à ce qu’elle vous devienne aussi utile que votre appendice. Il fait en sorte que votre attention soit toujours remplie.

C’est la société du divertissement obligatoire, la quête du plaisir et du confort. C’est l’interdiction de rêver, de s’évader seul au milieu des autres, de ne pas être au courant, de ne pas parler du temps qu’il fait. Palahniuk met le doigt là-dessus, sur le divertissement comme calamité, sur le loisir qui crée des générations de décérébrés consentants.

« J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » (Pascal, Pensée n°139, 1669)

Par le divertissement, l’Homme n’échappe pas à l’ennui mais à lui-même. Palahniuk lui nous remet le nez dans le purin, ça sent mauvais et ça dérange, bref, ça Palahniuk !

Chuck Palahniuk sur Mes Imaginaires

 

Berceuse (Lullaby, 2002), Chuck Palahniuk traduit de l’anglais (américain) par Freddy Michalski, Gallimard (La Noire), mars 2004, 3415 pages, 22€

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