BD/Mangas

Ikigami / 1 à 4 – Motorô Mase

Ce pays s’est doté d’une « loi pour la sauvegarde de la Prospérité Nationale » par laquelle il envoie à la mort un certain nombre de jeunes gens, afin que le reste de la population redécouvre « la valeur de la vie ». A leur entrée à l’école, tous les enfants subissent la « vaccination de prospérité nationale ». Une seringue sur mille contient une capsule spéciale dont l’éclatement provoque la mort du sujet, à un moment programmé entre 18 et 24 ans. Il n’est alors informé de son destin que 24 heures avant l’instant fatidique. Une fois le préavis de mort ou Ikigami reçu, commence pour le récepteur la dernière journée de sa vie. »
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Le jeune Fujimoto est fonctionnaire au service de l’Etat civil : c’est lui qui distribue les Ikigami. Il est le messager de la mort, celui qu’on espère ne jamais voir. D’ailleurs, il a perdu tous ses amis, son amie… il est seul, très seul, et ne cesse de s’interroger sur cette loi aveugle. Et les réflexions de Fujimoto sont le fil qui relie entre elles toutes ces histoires de morts. A raison de deux scénarios par volume, les récits de fin de vie se suivent et auraient pu tourner au systématique sans la présence de Fujimoto.Bien sûr, les histoires racontées sont extrêmement fortes, un concentré de tragédie comme on en lit peu. La toute première histoire donne le ton. Yosuke vient de recevoir l’Ikigami. C’est un garçon renfermé, solitaire qui tente de vaincre le traumatisme laissé par des jeunes voyous qui le brimaient et l’humiliaient quand il était au lycée ; il porte encore des séquelles physiques de ces humiliations. Quand il apprend qu’il va mourir, Yosuke se lance sur les traces de ces anciens camarades de classe et commence à se venger pour qu’eux aussi, vivent toute leur vie avec un souvenir qui les hante. Autant dire que certaines scènes sont vraiment violentes.
D’autres scénarios donnent plus dans l’émotionnel, mettant en scène des jeunes gens qui ont beaucoup travaillé et enduré et voient leur vie se briser au moment où ils sont sur le point de concrétiser leurs rêves.
On comprend que l’un des ressorts du scénario est la réaction des victimes face à la sentence de mort : comment vont-ils réagir ?Chaque histoire est bien sûr menée à un rythme effréné qui laisse cependant la place à de beaux moments d’émotion qui ne tombent pas pour autant dans le pathos. Pour exemple, l’histoire de Takebe, jeune homme gaffeur et peu brillant qui travaille comme bon à tout faire dans une maison de retraite et vient d’entrer en relation avec une vieille dame qui ne parlait plus à personne depuis longtemps : « Grand-mère… j’ai eu raison. J’ai bien fait de choisir cette voie. Je vais continuer à étudier pour devenir un auxiliaire digne de ce nom. Et alors j’aurai vraiment confiance en moi. J’ai fait le plein de courage pour demain« , pense-t-il quelques heures avant l’arrivée de Fujimoto dans sa vie.

Très loin des mangas idiots, romantiques et bêtifiants qui font le gros de la production, cette série effrayante donne à réfléchir et à déjà engendré une polémique au Japon. Un état totalitaire, une loi inique, des individus privés de toute liberté individuelle, la surveillance de la population : le scénario rappelle les pires dystopies imaginées tout en restant terriblement réaliste puisque cette société ressemble en tout point au Japon actuel. D’ailleurs, il est plusieurs fois fait référence à l’histoire récente du Japon. Dans « La veille du départ pour le front », il existe un parallèle entre l’Ikigami et l’Akagami, surnom donné à la lettre de conscription pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le quatrième volume, on apprend que « la loi de Sauvegarde de la Prospérité Nationale faisait partie de l’accord de « Responsabilité des charges » imposé au pays par le « vainqueur » de « la Guerre » (bien qu’aucun nom précis ne soit employé, il s’agit bien sûr de la Seconde Guerre mondiale et des Etats-Unis). La guerre à laquelle s’oppose les étudiants 16 ans plus tard est bien sûr celle du Vietnam et l’Umpu Toso dont parle M. Ishii fait référence à l’Ampo Toso, surnom donné au grand mouvement de protestation contre le renouvellement du Traité de Sécurité qui a frappé le Japon dans les années 50« .

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Le dessin contribue lui aussi grandement à l’impression de réalisme : décor urbain, moderne, varié et très détaillé. Le trait est précis, notamment dans les visages, à mille lieues des personnages hallucinés et hystériques aux grands yeux. Ils sont expressifs et traduisent très bien la douleur et la peur qui assaillent les victimes de l’Ikigami. En dessinant avec un telle précision ses victimes, Motorô Mase met au centre de son manga des gens que la société a arbitrairement décidé de nier.

La série est en cours chez nous comme au Japon. Espérons que Motorô Mase n’en restera pas à une succession de portraits, aussi bons soient-ils. En fait vu les doutes qui assaillent déjà le jeune livreur d’Ikigamis, il ne fait pas de doute qu’il va bientôt devoir prendre parti et ne plus se contenter d’être un simple fonctionnaire.

Ikigami, Motorô Mase, éditions Asuka, 7,95 € le volume

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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