La clé de l’abîme – José Carlos Somoza


Somoza.jpgTout commence très rapidement, comme dans un film d’action qui ne laisserait à personne le temps de respirer. Daniel Kean est contrôleur dans un train entre Dortmund et Hambourg. Il se penche vers un usager qui a besoin d’aide, et voilà que sa vie bascule définitivement : cet usager, Klaus Siegel, porte sur lui des bombes qu’il menace de faire sauter si Daniel ne l’écoute pas. Et il écoute Daniel, il écoute de toutes ses oreilles, mais il ne parvient pas à entendre le message du terroriste qui se suicide, sans finalement faire sauter le train. Daniel est aussitôt appréhendé par ses supérieurs qui veulent savoir ce que Siegel lui a dit. Mais rien, il n’a rien entendu, il a juste vu bouger ses lèvres, il le jure, et il le jure encore après qu’ils ont fait sauter la cervelle de sa femme sous ses yeux et emmené sa fille.

Tout va si vite que le lecteur est pris dans l’action. A peine a-t-il le temps de remarquer que Kean ne vit pas tout à fait dans la même société que nous, qu’il y a des hommes biologiques (très peu) et des hommes conçus, que le monde semble avoir subi certaines transformations radicales… Parce que Somoza a le bon goût de nous éviter les tunnels explicatifs et que tout vient petit à petit, tiré du contexte.

Puis subrepticement, une allusion après l’autre, le lecteur qui connaît ses classiques de l’épouvante et de l’horreur américaine commence à se poser des questions, notamment concernant l’étrange religion pratiquée par une bonne partie de la population. En effet, ces hommes et ces femmes sont adeptes de la Bible, texte sacré divisé en Quatorze Chapitres, les quatorze chapitres du mythe de Cthulhu de Howard Philip Lovecraft. Et Daniel Kean, sans le savoir, détient la Clé de l’abîme grâce aux mots chuchotés par Siegel, cette clé qui permettra de tuer dieu. Mais il faut que Daniel parle et ses amis ou ennemis sont prêts à tout pour le faire parler.

Dès que j’ai compris le parallèle entre ce roman et les nouvelles de Lovecraft, j’ai sauté sur mes vieux recueils et trouvé, bien sûr, de très nombreux parallèles. Exemples :

  • Les adeptes du Cinquième Chapitre (« La couleur tombée du ciel »), « adorent la Couleur et contrôlent les arbres à volonté. La Bible le dit quand elle affirme que la Couleur agite comme un vent fantomatique le sommet des arbres…« . Et c’est bien dans cette nouvelle que l’on trouve ce passage : « Mêmes les pointes desséchées des dernières herbes-aux-chantres grises et flétries, et la fange sur le toit de la charrette anglaise, restaient immobiles.Pourtant, dans ce calme tendu, impie, les rameaux dénudés bougeaient à la cime de tous les arbres de la cour. » Alors oui, Daniel à raison de courir vite pour échapper aux croyants du Cinquième Chapitre où les victimes de la Couleur tombent en miettes, car, lui déclare Iana, sa compagne d’infortune : « ils nous administreront des  drogues qui rendront nos corps gris et les feront tomber en morceaux, comme la Bible dit que cela arriva aux corps de la famille dans la ferme de laquelle est tombée la Couleur. »
  • « Le Sixième Chapitre était très inquiétant, et même si Daniel l’avait lu, comme tout le monde, il avait tenté de l’effacer de sa mémoire. Cependant, il se rappelait nettement qu’il s’agissait d’un vieil homme qui vivait avec sa fille dans une maison en forêt et parvenait à créer deux rejetons monstrueux. » (« L’abomination de Dunwich »)

Les exemples sont multiples puisque Somoza nourrit son roman des mythes lovecraftiens. Des créatures globuleuses, tentaculaires, marines et monstrueuses peuplent ces pages qui utilisent le modèle sans tomber dans ses excès. Aujourd’hui, je trouve Lovecraft plus drôle qu’effrayant, ayant tendance à penser qu’il en a quand même fait un peu trop, même si le second degré n’était pas de mise. L’exercice était donc périlleux pour ne pas tomber dans le ridicule de l’outrance gore. L’intrigue serrée et efficace tient les promesses du départ sur les chapeaux de roue, même s’il y a quand même quelques longueurs dans cette quête éperdue de la fameuse Clé de l’abîme.

A tenter par tous ceux qui apprécieront l’hommage lovecraftien et par les amateurs de polar futuriste efficace, tout simplement.

 José Carlos Somoza sur Mes Imaginaires

 
La clé de l’abîme (2007), José Carlos Somoza traduit de l’espagnol par Marianne Millon, Actes Sud, septembre 2009, 380 pages, 22,50€

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