Adultes

La lignée / 1 – Del Toro & Hogan

Deux thèmes se taillent en ce moment la part du lion en littératures de l’Imaginaire : les dragons et les vampires. La peste et le choléra en même temps, c’est difficile à supporter… Il faut quand même bien y jeter un oeil, histoire de mesurer l’air du temps et ma foi, d’être un peu au courant… Et pourquoi ne pas carrément commencer par le blockbuster de la rentrée, ou au moins l’un d’eux ? Je vais vous le dire…

Un avion atterrit à JFK, aéroport de New York. Le vol en provenance d’Allemagne s’est très bien déroulé mais une fois immobilisé, toute lumière, tout contact et même toute vie semble avoir disparu de l’appareil : plus personne ne répond. C’est que tous les passagers et membres d’équipage sont morts, sans blessure ni lutte d’aucune sorte. Tout est normal à bord hormis une immense caisse contenant de la terre.
Et là déjà, je dis stop. D’accord, l’action se passe en 2010 et d’accord, on a affaire à des Américains, mais enfin, ces gens-là savent lire, ou ont su le faire, alors ne pas faire tilt à la découverte d’un équipage et de passagers tous morts à bord en trouvant une caisse de terre de la taille d’un cercueil, c’est quand même peu crédible…
Et ça continue. Car il s’avère qu’il y a quand même quatre « survivants » qui se font hospitaliser et qu’après autopsie des cadavres y’a pas, ils ne se décomposent pas, ne sont pas touchés par la rigidité cadavérique et surtout, ils sont exsangues. Oui. Et pourtant, page 199, alors qu’une des héroïnes croise justement un des rescapés errant dans l’hôpital, un homme inerte à ses pieds et la bouche sanglante, « elle crut d’abord qu’il avait fait une crise d’épilepsie au cours de laquelle il se serait mordu la langue au point d’avaler du sang ». Moi je dis qu’elle aurait dû lire la quatrième de couverture du livre dans lequel elle incarne un personnage si peu perspicace et elle y aurait lu : « tapis dans l’ombre, les vampires sont là depuis toujours, à attendre. Leur heure est à présent venue… »
Sauf que Guillermo del Toro et Chuck Hogan ont choisi le rôle ingrat pour leurs personnages : les lecteurs savent alors qu’eux ne savent rien. Pas confortable et surtout, peu crédible. Car après deux cents pages, le mot vampire n’a toujours pas été prononcé alors qu’ils sont déjà passé à l’action. La construction fonctionnerait certainement dans un film dont les séquences alterneraient scènes de la vie quotidienne à New York, analyses à l’hôpital et mises en bouche des saigneurs de la nuit, le tout sur contraste clair-obscur et musique flippante.
Peut-être ce livre et ses suites feront-ils un bon film de Guillermo del Toro, mais un bon livre, non. D’ailleurs, del Toro sait bien qu’il n’est pas écrivain et c’est pour ça qu’il s’est adjoint ce Chuck Hogan, écrivain de thrillers, enfin parait-il parce que moi, je n’en avais jamais entendu parler.

Et tous d’eux d’exploiter la veine gore du mythe laissant les Edward et autres Lestat loin derrière.
« Son crâne était chauve et blême, ses yeux et ses lèvres également décolorés. Son nez était rongé comme celui d’une statue érodée par les intempéries, un simple renflement percé de deux trous noirs. Sa gorge se soulevait périodiquement, mais ce n’était qu’une caricature de respiration. Sa peau était pâle, presque translucide. Au-dessous, des veines qui ne transportaient plus de sang dessinaient la carte d’une terre ancienne et ravagée. Des veines rougies par les vers de sang y pullulaient. » Pas très glamour tout ça…

Pas d’histoires de vampires nunuche, déclare del Toro dans la vidéo ci-dessous, des vampires répugnants, pas sexys pour un sou, reflétant la part d’inhumanité qui est en nous (c’est del Toro qui le dit…). Nous ne sommes donc pas dans la veine Stephenie Meyer, ni même dans celle d’Anne Rice où les personnages sont tout de même dotés d’une densité psychologique autrement plus consistante. Non, nous sommes dans le film d’horreur de série B (c’est mon jour de bonté) qu’on a déjà vu et revu en espérant qu’un jour, quelqu’un viendra nous dépoussiérer tout ça. Ce quelqu’un ne s’appelle pas Guillermo del Toro.

La lignée / 1 (2009) de Guillermo del Toro et Chuck Hogan traduits de l’anglais (américain) par Hélène Collon, Presses de la Cité, septembre 2009, 446 pages, 21.50 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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