Adultes

Le soupir de l’immortel – Antoine Buéno

Antoine Buéno veut écrire un livre ambitieux. Antoine Buéno veut secouer son lecteur. Il commence donc son roman part un premier chapitre hyper violent qui, peut-être, n’est pas placé au bon endroit pour appâter le lecteur. Puis réveil (c’était un jeu vidéo, ce coup-là, on nous l’a déjà fait !) et nous voilà au coeur de Paris en l’an 570 après Ford.
Le lecteur n’est pas complètement perdu, les rues sont toujours là, les monuments aussi. Mais l’humanité a bien changé, à commencer par le fait que chacun est à la fois homme et femme. C’est que désormais sur Terre, les êtres humains poussent dans des vergers, la natalité ayant été drastiquement contrôlée depuis que l’immortalité est le lot de tous. En effet, la Terre ne peut contenir qu’un nombre limité d’êtres humains. Donc numerus clausus, interdiction de faire des enfants naturels, sauf aux colons qui décident de s’installer sur Mars.

Je ne peux décrire en quelques lignes toutes les modifications qu’Antoine Buéno fait subir à l’homme et à la société : ce monde est foisonnant et complexe même si de très nombreuses références explicites (admiration de lecteur ?) renvoient à des romans bien connus des amateurs de SF (Le meilleur des mondes, Blade Runner, Fondation, L’orange mécanique… et Alice au pays des merveilles).

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Antoine Buéno a travaillé son contexte : politique, administration, classes sociales, tout fonctionne et se dessine avec précision sous nos yeux. Sauf que moi, dans un roman de 630 pages, j’aime bien qu’on me raconte une histoire. Et là, passée la moitié du roman, il n’y a toujours aucune intrigue à l’horizon. Heureusement qu’Antoine Buéno fait preuve de beaucoup d’humour, c’est ce qui m’a permis d’avancer dans ma lecture, l’interrompant cependant pour lire d’autres livres. Par exemple, les discours des différents candidats aux campagnes électorales sont d’une telle longueur que j’ai décroché pendant au moins deux jours. Mais des scènes aussi réussies que celle du Schtroumpf dealer Selecta m’ont fait persévérer dans ma lecture. De même que la langue de bois des journalistes reporters, le vocabulaire résolument emphatique des IA domestiques ou l’excellente scène de la cuisine tueuse. Et l’ironie toujours, à chaque coin de page.
La touche Buéno, à mon avis, c’est l’humour. Beaucoup de trouvailles très drôles, même si pas toujours fines, à l’image de la nouvelle religiosité qui pour avoir gardé le vocabulaire propre à notre religion chrétienne n’en est pas moins devenue l’apologie de la baise à tous les étages et avec le plus de monde possible. Pour exemple, les pratiques religieuses sont administrées par le Minicul (ministère du culte), le baptistère est un jacuzzi, le catéchisme un cours d’éducation sexuelle et la communion une vaste partouze. Et que dire de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, aujourd’hui bastion de l’intégrisme, transformée en lupanar à l’occasion de la campagne pour la PDGation fédérale (le pouvoir administratif suprême)… Dans ces conditions-là, même l’art religieux change radicalement de signification : « La création artistique […] obéit à une nécessitéUne nécessité individuelle, de la part du créateur, et une nécessité collective. Quand l’impératif de la société était « croire », l’art était religieux. Quand, avec la postmodernité, cet impératif est devenu « vendre », alors, l’art est devenu publicitaire. » Et l’ombre des Vierges à l’Enfant de se blotir dans les sous-sols du MOSMA (Museum of SurModern Art) non loin des licornes immaculées ambassadrices de l’hygiène bucco-dentaires…
Le livre est truffé de références détournées à notre société dont l’anachronisme fait sourire (quand à l’entrée de son camp de vacances et de reconditionnement on chante à un des personnages « y’a du soleil et des nanas/gars tra tralilala« , moi, ça me fait sourire…).

C’est enfin à peu près à la  moitié du livre que se dessinent les prémisses d’un virus qui va entraver la campagne électorale. Page 425, on apprend (enfin !) qu’il s’agit d’une souche organique du virus de la grippe H5N9 (autrement appelée la grippe du soupir parce qu’elle se transmet d’un souffle)… eh oui… C’est un virus mortel qui tout à coup replace l’humanité en face de son éphémère condition. Pensez donc, deux morts : une catastrophe mondiale !

On commence donc au départ avec une société quasi utopique où l’Homme n’a plus de souci de santé, de religion ou d’argent, où il ne travaille plus, ou quasi, et où l’amour, aussi libéral que l’économie, n’engendre plus ni sentiment de possession, ni passion. Oui mais la machine s’enraye et Buéno de nous montrer que même immortel, l’Homme reste tel qu’il est : avant tout éternellement insatisfait.

Le soupir de l’immortel, Antoine Buéno, Héloïse d’Ormesson, août 2009, 620 pages, 25 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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