Adultes

Vision aveugle – Peter Watts

Fin du XXIe siècle. La Terre vient d’être « photographiée » par ce que les humains appellent des Lucioles. Amis, ennemis ? Le Thésée, vaste vaisseau d’exploration, s’envole pour s’assurer des intentions des visiteurs. Mais le voyage ne se déroule pas exactement comme prévu et quand les membres de l’équipage se réveillent après cinq ans de sommeil, ils sont à une demie année lumière de la Terre. Ils n’en rentrent pas moins en contact avec un autre vaisseau, le Rorschach. Le contact se fait d’abord sous forme de messages que s’échangent les vaisseaux car curieusement, l’équipage du Rorschach ne semble éprouver aucune difficulté à parler anglais… Subterfuge ? Pour s’en assurer, le Thésée va s’approcher au plus près, malgré les avertissements du Rorschach, et tenter de pénétrer à l’intérieur.

La rencontre s’annonce pour le moins étrange puisque l’équipage du Thésée n’est pas des plus communs. Siri Keeton, le narrateur, est un synthétiste auquel on a ôté la moitié du cerveau alors qu’il était enfant. Il en a acquis une manière toute particulière d’aborder ses semblables, basée sur les gestes ; Susan James, surnommée le Gang des Quatre, héberge dans son cerveau quatre personnalités différentes ; Issac Szpindel étudie les extraterrestres et Amada Bates les combats, éventuellement. Et, cerise sur le gâteau, Jukka Sarasti les commande tous, lui qui n’est rien d’autre qu’un vampire, prédateur sanguinaire et toujours affamé.

Il est moins question d’extraterrestres dans ce roman que de la façon de les appréhender. Comment communiquer, quelle est la valeur de cette communication, faut-il laisser venir, envahir voire même torturer pour obtenir des renseignements ? Pour le narrateur, totalement dépourvu d’empathie et de compassion depuis son opération, les événements vécus trouvent un écho dans son passé, dans sa relation ratée avec une certaine Chelsea qui essaya vainement de lui faire partager le monde et de lui améliorer le sien. Siri Keeton n’est sensible qu’à l’observation et ne prend pas en compte l’existence d’autrui.
Le propos de Peter Watts, à travers la rencontre extraterrestre, est concentré sur la nature humaine et la conscience que l’homme a de lui-même. Est-ce à travers la découverte d’autres formes de vie qu’il prendrait mieux la mesure de sa propre existence et son être au monde ? Et l’homme doit-il prendre conscience de lui-même pour être humain ? « Pourquoi pas des ordinateurs de chair, et rien de plus ? Pourquoi des systèmes n’ayant pas conscience de leur existence seraient-ils par nature inférieurs ? […] Ne suis-je que brillante alchimie ? Suis-je un aimant dans l’éther ? Je ne me limite pas à mes yeux, ni à mes oreilles et à ma langue ; je suis la petite chose derrière eux, celle qui, de l’intérieur, regarde le monde extérieur. Mais qui regarde dehors par ses yeux à elle ? A quoi cela se réduit-il ? Qui suis-je ? »

 

Je ne me lance pas souvent dans des romans de hard science comme celui-ci, par manque de capacité en ce domaine. Certains développements techniques me restent étrangers et ici certaines considérations sémantiques et linguistiques me demeurent obscures. Cependant, Peter Watts ne donne pas dans le remplissage savant de données accumulées pour épater le lecteur ou tester ses compétences. Au-delà de personnages complexes et extrêmement énigmatiques, le roman est plus une interrogation qu’une démonstration, des pistes dans une réflexion sur la façon dont l’homme s’appréhende. C’est roboratif, pas toujours simple mais stimulant.

Je terminerai par une remarque : il n’est absolument pas nécessaire de mettre en italique un mot sur dix pour que le lecteur comprenne qu’ils sont importants : c’est très agaçant et l’écriture de Peter Watts y parvient très bien toute seule.

 

Vision aveugle (2006), Peter Watts traduit de l’anglais (canadien) par Gilles Goullet, Fleuve Noir (Rendez-Vous Ailleurs), avril 2009, 343 pages, 21 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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