Adultes

Royaume désuni – James Lovegrove

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Le Pari malchanceux a mis fin au développement de l’Angleterre. Pire encore, il a ligué cette vieille nation contre les autres nations du Royaume Uni, qui n’attendaient que ça pour faire sécession, Pays de Galles en tête. Qu’est-ce que le Pari malchanceux ? On n’en saura guère beaucoup plus qu’un nom, si ce n’est ses conséquences : « la banqueroute, puis le fiasco d’une expédition militaire hasardeuse censée relancer le pays, et enfin la fuite des élites politiques, pressées de disparaître discrètement avant que les mécontents toujours plus nombreux les jettent par-dessus bord. » Mise au ban du reste du monde, sans dirigeants officiels, l’Angleterre a sombré dans l’anarchie et la voilà aux mains de gangs plus ou moins armés qui font régner la terreur à Londres et dans sa banlieue.

A quatre-vingts kilomètres de la capitale, Downbourne se croit à l’abri de la violence et des pillages. Jusqu’au jour où les Bulldogs anglais débarquent, immolent le maire (superbe scène !) et enlèvent plusieurs femmes qui, telles les Sabine, vont devenir les concubines forcées de ces voyous. Parmi elles Moira, la femme de Fen Morris, instituteur. Depuis de très longs mois déjà, tous deux n’ont pour couple que le nom, Moira ayant sombré dans la dépression après la naissance de ses jumeaux mort-nés. Contre toute attente, Fen décide d’aller chercher Moira dans l’antre londonien des Bulldogs. Mais les quelques jours de marche prévus (il n’y a pratiquement plus de carburant) se transforment en semaines puis en mois. Le long périple de Fen dans la grande banlieue dévastée renforcera ses certitudes, alors que Moira prisonnière se découvre un autre visage.

Car la grande erreur de Fen est de croire que les choses vont redevenir comme avant : « L’Angleterre dormait et faisait un cauchemar, et Fen avait hâte que sonne l’heure du réveil. »  Il n’aspire qu’au retour à la normale alors que le pays a définitivement tourné une page. C’est Moira qui le lui fera comprendre, Moira qui quand il la retrouvera ne sera plus jamais comme avant.

Pessimiste Lovegrove ? Certainement, et les piques contre un pays qu’il estime figé ne manquent pas. Cependant, comme dans Days, son livre précédent, l’humour tient une bonne place. Le malheureux Fen en est la cible et souvent la victime. Á mon avis, l’épisode le plus drôle est celui où, ayant sauté d’un train en marche, il est recueilli avec une jambe cassée dans une communauté d’adeptes de l’écrivain Jeremy Salter. Les disciples de ce grand homme ne vivent que par et pour lui, selon ses livres dont ils se sont fait une doctrine, et la publication de son prochain ouvrage sonnera, selon eux, le retour de la Grande Angleterre. La jambe attachée au-dessus de son lit, le malheureux Fen doit écouter des pages et des pages de Salter, jusqu’au jour où il découvre que l’auteur vit non loin de là. C’est très drôle parce que ces intégristes de la littérature vénèrent un type insipide qui écrit des livres sans intérêt et que la charge fait mouche contre tous les ayatollahs du livre et autres rhétoriciens du style.

Á travers les rencontres de Fen, Lovegrove construit une Angleterre d’après la catastrophe où les bombardements et les restrictions en tout genre sont de mise. Dans ce pays quasiment en guerre, il dessine des solutions, esquissent des avenirs possibles pour un pays à l’abandon. On pourra être frustré de ne pas en savoir plus sur les raisons du conflit, mais le propos de l’auteur est ailleurs que dans la politique. Lovegrove s’intéresse avant tout aux hommes et à l’histoire de ce couple qui vit une aventure. On reprochera donc peut-être à Lovegrove de ne pas donner les tenants et aboutissants de cette Angleterre alternative et de s’en tenir à un décor post apocalyptique (sans réelle apocalypse) pour toute explication.

Mais c’est une façon de chipoter car le récit du long périple de Fen à travers l’Angleterre dévastée est un très bon moment de lecture où Lovegrove confirme qu’il sait faire rire dans le tragique. Un auteur à surveiller décidément…

James Lovegrove sur Mes Imaginaires

 

Royaume désuni (2003), James Lovegrove traduit de l’anglais par Nenad Savic, Bragelonne, mars 2008, 473 pages, 20 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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