Jeunesse

Les orphelins de Naja – Nathalie Le Gendre

Nathalie Le GendreUne fois n’est pas coutume, je commencerai cette chronique par un « rappel des épisodes précédents » afin de me débarrasser de la polémique et mieux me concentrer ensuite sur le contenu du livre.

Ce roman devait initialement paraître en 2007. Puis il a été déprogrammé, selon les uns, censurés, selon les autres, par la direction du groupe Fleurus (premier vendeur de bibles en France, c’est important pour ce qui suit). Le public n’a pas eu connaissance du texte incriminé mais les débats furent cependant passionnés, si ce n’est passionnels, une pétition ayant circulé sur le net pour soutenir Nathalie Le Gendre et Denis Guiot, alors directeur de la collection Mango, démissionnaire depuis cette polémique. Les données du problème telles que nous les connaissons étaient les suivantes : le groupe Fleurus refusait de publier un roman destiné au jeune public où figurait une scène de viol d’une jeune adolescente et dans lequel une Église du futur organisait un réseau pédophile.

Aujourd’hui le livre est sorti et l’auteur affirme dans des interviews : « je n’ai pas été entièrement libre et […] il a fallu, pour qu’il passe, alléger mes propos et ma vision.  » La scène de viol est en tout cas toujours présente, ainsi que le clergé pédophile. Mais Mango a classé le livre « Hors série » et l’a assorti d’une limite d’âge : à partir de 14 ans. Prudence, prudence…

Qu’en est-il du contenu ? Début du 23ème siècle. Grâce au projet « Terre saine de corps et d’esprit », notre planète n’aura bientôt plus à se méfier des délinquants : ils seront envoyés par millions sur la planète Naja régie d’une main par l’armée, de l’autre par l’Église. Dangers potentiels ou fantasmés, des enfants de trois à seize ans que le destin a mis en marge de la société, sont donc déportés en masse pour être rééduqués. Mais voilà, pour être prêtre on n’en est pas moins homme et faillible, et certains vont profiter de la faiblesse des enfants pour les exploiter sexuellement. Hoel est tuteur sur Naja, c’est-à-dire que sans être membre du clergé, il a la responsabilité d’enfants et d’adolescents dont Kihsana, treize ans. La jeune fille n’a qu’une envie : quitter l’affreux orphelinat dans lequel elle a échoué à l’âge de trois ans en arrivant sur Naja. Aussi a-t-elle bien l’intention de suivre la femme qui vient de la choisir. Mais Hoel refuse de la laisser partir car il sait que cette femme fera de Kihsana un objet sexuel. La jeune fille ne le croit pas, s’entête à vouloir partir. Pour la sauver de la prostitution, Hoel viole Kihsana afin qu’elle tombe enceinte et soit rejetée. C’est ce qui lui arrive effectivement, mais après quelques mois de grossesse, elle est recrutée par les services secrets de l’armée qui cherchent de jeunes adolescents pour infiltrer les réseaux pédophiles. Kihsana va accepter de devenir une enfant-soldat, sans pour autant que l’armée joue franc-jeu avec elle puisqu’une partie de sa mémoire va être effacée et qu’elle va oublier le viol et son enfant.

On aimerait pouvoir dire que ce livre finit bien puisque, bien sûr, le réseau pédophile va être démantelé grâce à Kihsana, on s’en doute. Cependant entre temps, des enfants auront été abusés, violés, détruits par des adultes conscients et abusant de leur pouvoir. C’est de cette souffrance que l’auteur parvient à rendre compte, dans les limites imposées par un livre pour la jeunesse. Nathalie Le Gendre écrit pour dénoncer. En choisissant les abus sexuels envers les enfants, elle aborde un sujet très délicat, mais en y impliquant l’Église, elle touche à un tabou qui rend la tâche encore plus difficile. Car l’Eglise est puissante et car tous les prêtres ne sont pas pédophiles. Il lui faut donc charger le trait quand elle décrit le méchant évêque vicelard et ne pas accuser à tord et à travers (il n’était peut-être cependant pas utile d’en faire autant pour les bonnes sœurs…). Je pense au contraire qu’elle a retenu sa plume au moment de décrire les victimes : pas de pathos, pas de violence, on pourrait même juger la désinvolture du jeune Jack assez troublante, lui qui se soumet aux désirs de l’évêque parce qu’au moins lui n’est pas violent. Le propos n’est pas dénué d’ambiguïtés (et donc de pistes de réflexions) même si la morale est sauve (et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, comment un auteur, jeunesse ou pas, pourrait ne pas dénoncer les abus sexuels, la maltraitance à enfants et la pédophilie). Voilà pour le fond.

Je suis plus réservée sur la forme car l’intrigue est à mon avis redevable de trop de facilités ou d’incroyables coïncidences. En voici un exemple : Kihsana est née avec une malformation à la main qui va permettre à sa sœur, N’ayla, de la reconnaître près de quinze ans après son enlèvement. Or Kihsana s’applique à se déguiser, à changer complètement d’apparence pour aller d’un rendez-vous à l’autre en vue d’infiltrer le réseau pédophile où elle rencontre les mêmes gens sous des apparences différentes : comment est-il possible que ces grands pontes, méfiants comme des serpents au point de se balader avec des gardes du corps, ne la reconnaissent pas ? J’ai aussi du mal à croire qu’Hoel ne soit pas châtié pour son crime et à comprendre les fonctionnements et disfonctionnements de la black box chargée d’effacer les souvenirs.

A l’arrivée je pense que Nathalie Le Gendre traite son délicat sujet avec sensibilité en évitant sensiblerie et grandiloquence. Frapper juste est toujours plus efficace que frapper fort. Il est finalement heureux que de jeunes lecteurs puissent aborder un sujet aussi tabou. Mais je pense qu’emportée par ses convictions, l’auteur a négligé son intrigue qui manque de densité et peut-être de crédibilité.
On se réjouit donc qu’auteur et éditeur aient trouvé un terrain d’entente pour que ce texte fort témoigne à des jeunes lecteurs d’une réalité dérangeante.

L’avis de Judepompom, 14 ans
Voilà ce qu’on peut qualifier de roman-choc, dur et vrai. Mes sentiments sont partagés entre dégoût, révolte et respect pour l’auteur (il fallait oser l’écrire, ce livre !).
Au premier abord, on peut penser que le roman sera gentil, dynamique, à partir de 14 ans. Et voilà ce qui en résulte : dynamique, il l’est, grâce à son action et les aventures des héros, mais gentil, il l’est moins ; les thèmes les plus affreux sont ici abordés, de l’exploitation des enfants à la pédophilie, en passant par le viol, tout y est. Forcément, au début, on est assez choqué que le thème de la pédophilie par des hommes d’Eglise, censés protéger les enfants, soit aussi explicitement évoqué, et plusieurs fois. Et on se serait bien passé de certains passages…
Mais la dénonciation ne s’arrête pas là, avec celle, également clairement et violemment abordée, de l’exploitation des jeunes. Celle-ci est bien menée, on comprend la volonté de l’auteur de montrer l’injustice envers les plus faibles, et c’est cette volonté que j’ai vraiment appréciée. Par contre, dans l’histoire elle-même, je n’ai pas accroché au personnage de N’ayla, pourtant peu présent, ni à son histoire et ses recherches. L’idée est peu originale, et encore moins l’est la façon dont elle retrouve sa sœur : par hasard au coin d’une rue, puis ses recherches immédiatement fructueuses…
Alors peut-être que tout évoquer dans un seul et même livre, c’est un peu trop. Tous ces sujets, aussi troublants, bouleversants les uns que les autres, c’est beaucoup pour un roman de 200 pages. Mais, même si certains lecteurs peuvent être scandalisés, il ne faut pas oublier que tout ça existe sur notre planète…

Nathalie Le Gendre sur Mes Imaginaires


Les orphelins de Naja, Nathalie Le Gendre, Mango (Autres Mondes n°47, Hors Série), 203 pages, 9€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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