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Battle Royale – Koushun Takami

Takami2073, République de Grande Asie (État créé en 1997 en lieu et place du Japon). Comme chaque année, cinquante classes de 3ème vont participer au Programme. La classe de 3ème B du collège de Shiroiwa, département de Katawa, compte quarante-deux élèves qui vont devoir s’affronter jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un, ou une. S’affronter c’est-à-dire s’entre-tuer.

Pour cela, ils sont tous emmenés sur une île désertée pour l’occasion et nantis d’une arme chacun, tirée au hasard. Ça va de la fourchette au fusil mitrailleur en passant par l’arbalète, le fil à pêche et le pic à glace : inutile de dire qu’ils ne sont pas égaux devant la mort qui les attend. D’autant moins qu’ils sont très différents tous ces adolescents. Il y a le couple d’amoureux (qui ne fera pas long feu), le jeune timide trop confiant, la belle salope, le vrai tueur, le débrouillard… et même celui qui a gagné à ce jeu l’an dernier dans son lycée car, pas de bol, il a redoublé et déménagé et le sort lui donne le droit de recommencer… un bon cheval pour les gros bonnets qui depuis leurs bureaux engagent les paris.

Le lecteur suit tous ces jeunes gens et jeunes filles en assistant au massacre. S’il est évidemment un peu compliqué de repérer tout le monde dans cette avalanche de noms asiatiques (mais les éditeurs ont le bon goût de préciser au début du livre et en cours de lecture s’il est question d’une fille ou d’un garçon), le lecteur ne tarde pas à en repérer quelques uns à la stratégie potentiellement gagnante, ou d’autres plus attachants ou plus méchants. L’auteur construit ainsi un passé à quelques uns des protagonistes qui ainsi ne sont pas que de simples pantins dans un chamboule-tout. Dès le départ, Shûya Nanahara, le génie du short-stop, fait figure de personnage principal (mais pourquoi fait-il donc confiance à Shôgo Kawada qui lui a vraiment l’air louche !), de même que l’impitoyable chef de gang Kazuo Kiriyama (en plus, il a hérité d’un fusil mitrailleur, y’a pas de justice !) et la belle et perverse Mitsuko Sôma.

Je m’attendais à quelque chose d’assez violent, et bien sûr, je n’ai pas été déçue. Mais ce livre n’est pas seulement une accumulation de scènes de meurtres, dont certaines sont vraiment insupportables (les doigts dans les yeux et le pic à glace dans la gorge, le crane défoncé à coups de batte de base-ball…etc). Il y a vraiment à la base une réflexion sur la violence et son rôle dans les sociétés fascistes : pour survivre dans une dictature, il faut abdiquer ses principes. En organisant officiellement ce jeu, l’État montre à la population que seuls les plus forts s’en sortent et que la confiance, l’amour ou l’amitié sont des valeurs totalement improductives et dépassées. Dans une ambiance survoltée, l’auteur parvient à alterner les scènes très violentes, les conversations amicales, les adieux émouvants. Ce n’est pas pour rien que ce roman a déclenché la polémique au Japon car il sape les bases mêmes de cette société de l’élitisme, qui s’est éloignée de sa sagesse ancestrale, et de la soumission à l’autorité. L’auteur analyse également très bien les motivations de tous ces adolescents : certains refusent de participer et se cachent ou se suicident ; d’autres y sont contraints par légitime défense ; d’autres enfin s’en donnent à cœur joie et foncent dans le tas.

Et là encore, Koushun Takami dérange car ces adolescents ont quinze ans et montrent déjà toute la perversité de l’âme humaine : ambition, envie, haine, concupiscence… Ils n’en sont pas moins adolescents et très préoccupés par leurs histoires de cœur : Toshinori aime Noriko qui ne le sait pas et aime Shûya sans le lui dire. Le roman est parsemé des ces petites histoires qui semblent si futiles au regard de la situation, mais donnent un surcroît d’humanité à ces enfants devenus des machines à tuer. Les personnages, pourtant nombreux, en acquièrent une grande densité psychologique, à l’opposé de l’esprit manga qui privilégie l’action et les scènes violentes.

N’oublions pourtant pas qu’un des éléments principaux de ce roman est l’absurdité et l’humour très noir qui en découle et permet (ouf) une certaine distanciation. Ce jeu n’existe pas, messieurs mesdames, on peut donc s’arrêter à une apologie de la violence, si on veut : l’auteur se serait amusé à accumuler les scènes gores pour le plaisir, comme dans un film d’horreur. Moi je penche plutôt pour une mise en abîme qui permet de dénoncer des principes et des comportements. La charge n’est pas neutre non plus contre ces futurs citoyens, adolescents en socquettes et uniformes qui s’accommoderaient bien d’une dictature pourvu qu’on les laisse mener la petite vie qu’ils ont choisie.

De cet étonnant roman fut tiré un film en 2000 (de Kinji Fukazaku avec entre autres Takeshi Kitano) puis un manga en 2003.

 

Battle Royale (1999), Koushun Takami traduit du japonais par Tetsuya Yano, Patrick Honoré et Simon Nozay, Calmann-Lévy (Interstices), août, 2006, 566 pages, 24€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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