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Sauvez Hamlet ! – Jasper Fforde

FfordeCette fois, c’était décidé, je relisais Hamlet avant d’entreprendre la lecture du quatrième épisode des aventures de Thursday Next, pour ne pas éprouver les mêmes déceptions que dans les deux opus précédents. Bien m’en a pris ! Je fus incollable sur la moindre allusion, capable de comprendre les multiples références à la célèbre pièce (et même de reconstituer le dialogue tronqué : – … dans l’oreille ? Et ça marche ? – Apparemment. On l’a découvert raide mort dans le verger« ). Bien sûr, il est aussi question de-ci de-là des Joyeuses Commères de Windsor, de Mr. Pickwick, de la Tortue fantaisie… mais bon, le sujet principal reste Hamlet.

Celui-ci, « de plus en plus inquiet à l’idée qu’on le représente comme un indécis dans le Monde Extérieur, […] a demandé un congé afin d’aller voir sur place. » Et le voilà en plein Swindon, enfin le Swindon uchronique créé par Fforde depuis L’Affaire Jane Eyre. La guerre de Crimée est enfin finie (après cent trente ans de combats) et un dictateur essaie de s’emparer du pouvoir. Comme c’est un personnage de roman, Thursday s’occupe de lui faire réintégrer la fiction, vu qu’elle a elle-même repris du service chez les OpSpecs. Ah oui, j’oubliais de préciser que ce quatrième volume n’est pas indépendant des précédents et que la vie privée de l’héroïne suit son court, parallèlement à l’intrigue littéraire principale. Elle est désormais nantie d’un fils (Friday, comme il se doit, qui baragouine un sabir de latin) et est bien décidée à deséradiquer son mari (cf. les tomes antérieurs) qui n’existe pas. Mais avec Hamlet à s’occuper, une tueuse à gages à éviter et un dictateur à contrer, rien n’est simple pour l’ancienne chef de la Jurifiction.

Toujours aussi jouissif, Jasper Fforde continue dans sa veine humoristique et littéraire dont on ne peut goûter la saveur subtile qu’en ayant un minimum de bagages en littérature britannique. Si on joue le jeu (en relisant l’œuvre concernée juste avant par exemple), c’est alors un vrai plaisir de lecture qui s’ouvre à vous. Tout est drôle, y compris l’étrange Angleterre imaginée (les années 80 très loin de tout tatcherisme), les personnages iconoclastes de la vie « réelle » (Néanderthals et dodos régénérés, hérissonnes géantes, mammouths…) et les personnages de fiction qu’ils y rencontrent (l’empereur Jarg, St Zvlkx, Bismark… oups, celui-là n’est pas fictif, mais non d’un chien, on finit par s’embrouiller !). Mon seul regret c’est finalement que Hamlet ne soit pas le centre du roman. Thursday doit s’occuper de tellement de problèmes à la fois (en particulier assurer la victoire des Maillets de Swindon contre les Tapettes de Reading à la finale du SuperArceau afin que le monde ne connaisse pas une guerre atomique) que finalement, Fforde laisse bien souvent le Danois dans l’ombre. C’est beaucoup d’action, peut-être même un peu trop pour un seul roman, mais ça pulse !

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire goûter l’humour si british de Fforde, à travers un des chapeaux qui ouvrent chaque chapitre. Kaine, dictateur putatif a déclaré la guerre à tout ce qui est Danois de près ou de loin (tout simplement parce que les Anglais viennent de se faire rosser par les Russes et que les Français sont les ennemis depuis trop longtemps, il faut faire original) :

Robert Edsel, le ministre de la sécurité routière, a dénoncé le constructeur automobile danois Volvo, affirmant que la réputation de solidité de ses disgracieuses caisses à savon était totalement usurpée ; pire, que c’était un piège mortel pour quiconque commettrait la bêtise d’acheter un de ses véhicules. « La Volvo a échoué au test de la grenade autopropulsée, a déclaré Mr. Edsel dans son communiqué de presse, et ses propriétaires et leurs enfants risquent la fracture irréversible de la colonne vertébrale si on les lâche avec la voiture ne serait-ce qu’à une altitude de vingt mètres. » Mr. Edsel n’a pas ménagé son mépris pour le fleuron de l’industrie automobile danoise, rappelant que les filtres à air de la Volvo offraient « une protection limitée » contre les coulées pyroclastiques, les vapeurs toxiques et autres phénomènes volcaniques courants. Lorsque le ministre danois des Affaires étrangères fit remarquer que Volvo était en fait une marque suédoise, Mr. Edsel accusa les Danois de vouloir une fois de plus se défausser sur leurs voisins des faiblesses de leur propre industrie.

Moi, ça me fait rire.
Nombreux sont ceux qui ont estimé que le troisième opus des aventures de Thursday Next était lent, voire poussif et que Fforde n’était pas à la hauteur du tout premier. On le retrouve ici à mon avis en bien meilleure forme : « la plus grande énigme dramatique du monde » supporte l’humour avec bonheur.

Jasper Fforde sur mes Imaginaires

 

Sauvez Hamlet ! (2004), Jasper Fforde traduit de l’anglais par Roxane Azimi, Fleuve Noir, novembre 2007, 486 pages, 21€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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