Adultes

Fosse commune – Kenan Görgün

Kenan GörgünVoici un roman déconcertant à bien des égards, qui commence de façon aussi brillante qu’inquiétante pour s’achever dans un délire collectif incohérent. Nous partons de New Vallet, 2016, avec Randall Hollister, vingt-deux ans, camé jusqu’à l’os. Dégoutté par une société grise, anonyme, dans une ville quasi à l’abandon, il décide de larguer les amarres. Mais avant, il règle ses comptes avec la vie en écrasant sa mère, prostituée obèse, sous les roues de sa propre voiture.
Par une opération que ni le héros ni le lecteur ne s’explique, voilà notre Randall en fuite soudain projeté le 3 juillet 1961 à DeepCity, ville qui en 2016 n’existe plus. Rues fleuries, jeunes propres sur eux, avenir radieux : la ville médiocre et sans histoires par excellence, « 1961 : la planète est encore bleue« . Mais voilà que Sourire Suprême et sa bande de très méchants débarquent de nulle part et violent les filles de l’orphelinat municipal, des enfants pour certaines. Randall, alors en quête d’un toit, assiste à la scène et court prévenir la police qui se pointe illico, représentée par le shérif local, Jim Thompson (parfois écrit Tompson, merci la relecture). Et là, rupture : Jim Thompson n’accepte pas que sa ville soit ainsi salie et décide de cacher le crime à ses concitoyens. Il fait donc embarquer les violeurs qui vont être lynchés par tous les flics et jetés dans une fosse commune à ciel ouvert. Le personnel de l’orphelinat va être drogué et séquestré, de même que les jeunes filles violées qui ont survécu au drame. Pendant des jours, la fosse restée ouverte va empuantir la ville. Bientôt, on s’interroge sur l’absence des jeunes filles. Acculée, la police décide de brûler l’orphelinat et tous ceux, plus ou moins vivants ou inconscients, demeurés à l’intérieur. Á partir de là, les flics vont se mettre à tirer sur tout ce qui bouge en ville et à tout détruire sur leur passage : du simple citoyen à l’innocent lampadaire, tout y passe dans un carnage complet et pour moi, incompréhensible.
Tout avait pourtant bien commencé : les personnages n’étaient pas parachutés dans un décor vide, tous (Randall, sa mère, le shérif, Sourire Suprême) ont un passé, une histoire qui leur donne corps et les rend crédibles. Mais tout déraille quand les flics se mettent à tout casser. Évidemment, tout le monde peut péter un câble, même les flics, pourquoi pas. Mais quand Jim Thompson perd le contrôle de ses collègues, ceux-ci passent vraiment trop facilement sous l’emprise du cinglé de service. C’est trop simple. « Deux par deux, ces derniers s’emparent de tout ce qu’ils peuvent en une jouissance physique née de la gratuité. Ils rient et s’éclatent tant à voler, qu’ils s’excusent à haute voix auprès de tous les voleurs qu’ils ont pu arrêter autrefois » : mouais… je ne suis guère convaincue par ces flics dépassant les pires délinquants qu’ait jamais connu leur charmante ville. Pourtant l’idée est bien là : l’année 1961, malgré ses airs pimpants et pacifistes contient en elle les germes de l’entropie. Elles sont là, les racines du mal, au cœur même du rêve américain devenu réalité. A travers les yeux d’un jeune ruiné psychologiquement et moralement, la descente aux enfers de DeepCity sonne faux. J’ai été littéralement captivée par l’ambiance mise en place par l’auteur, par l’évocation de la mère de Randall, par la scène de l’orphelinat puis du lynchage : c’est habile, angoissant et le lecteur veut savoir comment le shérif va se sortir de son plan foireux et si Randall a un rôle à y jouer. Mais je n’ai pas cru à la folie policière, au point d’avoir envie de laisser là ma lecture. Kenan Görgün a voulu en mettre plein la vue à ses lecteurs, il a voulu les abreuver d’images choquantes et violentes pour leur montrer comment-la-société-elle-est-pourrie. C’est raté et c’est dommage car la première partie est vraiment très bien maîtrisée. Á mettre au crédit de l’auteur : un style percutant, des jeux de mots bien sentis, une narration hyper dynamique avec des changements de points de vue inopinés. Auteur à suivre malgré tout.

Fosse commune, Kenan Görgün, Fayard, août 2007, 424 pages, 23€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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