Jeunesse

La brigade de l’oeil – Guillaume Guéraud

La brigade de l'oeilVoici le retour en doAdo de l’enfant pas sage de la littérature jeunesse. Après un Je mourrai pas gibier qui avait déclenché une polémique sur la violence dans les romans jeunesse, cette Brigade de l’œil bouscule à nouveau les adultes lecteurs de romans qui ne leur sont pas destinés…

D’ici quelques années, sur une île probablement asiatique, après une révolution sanglante, l’impératrice Harmony a pris les rênes du pouvoir. Son idéal : les livres. Ses moyens d’y parvenir : la violence et la mort. Car les images sont l’ennemi principal des livres, elles nous poussent au vice, à la violence, à l’apathie. Alors à l’aide de son bras armé, la brigade de l’œil, Harmony a fait détruire toutes les images, les ordinateurs, les cinémas, les magazines. Et bien sûr, tous ceux qui s’opposaient et s’opposent encore à cette destruction massive : si quelqu’un est pris une image en main, la brigade de l’œil lui crève aussitôt les yeux, sans jugement ni autre forme de procès. Résultat, les gosses passent désormais le bac à quinze ans, le flic de base lit au moins six romans par mois, les cafés s’appellent La Divine comédie ou Le Rouge et le Noir : c’est pas formidable ? Ça l’est pour Falk, lieutenant de ladite brigade, aux états de service irréprochables. Beaucoup moins pour Kao, quinze ans, qui n’a jamais vu un film de sa vie et traficote ça et là la vente d’images interdites. Malgré lui Kao va entrer dans la résistance organisée et lutter pour sauver une planque de films miraculeusement découverte. Malgré lui Falk va entrer dans le lit de l’impératrice et tout faire pour s’en montrer digne. Ces deux destins opposés vont se croiser et s’affronter, sur un mode nettement violent.

La violence est un constat que Guillaume Guéraud n’a pas l’intention d’atténuer pour son public, jeune ou pas ; c’est aussi son fonds de commerce : un roman pour ados de Guéraud est un roman violent. Donc, le lecteur assiste en direct à la crevaison d’yeux, à la mise à mort par balle ou par le feu d’êtres humains. Une fois qu’on le sait, après tout, il suffit de ne pas conseiller ce livre aux plus jeunes et aux âmes sensibles. Ce qui me gène le plus chez Guillaume Guéraud, c’est le style. Il ne veut pas écrire comme les autres, dans un style passe partout et lisse. Non, l’écriture s’accorde aux propos, elle dérange. Caractéristiques : accumulation de phrases nominatives entassées les unes sur les autres :
 » Là – dessous.
 » Là – sous sa ceinture.
 » Là – des documents interdits
« .
Même procédé pour des phrases très courtes non nominatives. A l’inverse, les rares phrases de plus de deux lignes sont une accumulation de propositions coordonnées par « et ». L’emploi de trois verbes au lieu d’un pour ne pas faire trois phrases : « une dizaine de personnes – en train de trier-classer-cataloguer« . Beaucoup d’onomatopées et de vocabulaire très cru. Bref, un style nerveux qui m’énerve au bout d’une cinquantaine de pages. Je ne lui reproche pas de chercher à coller à son histoire, mais la répétition systématique de ces procédés finit par me lasser.

Reste un roman tout sauf consensuel, loin de tout manichéisme et des happy end traditionnels. Cette improbable dictature a fait de Rush Island un paradis des livres et de la culture, ce qui n’a pas éveillé l’esprit critique de ses habitants puisque la plupart entonne les slogans idiots de la propagande et pas un flic, aussi grand lecteur soit-il, n’hésite à crever les yeux de son frère humain. La dictature par les livres serait-elle elle aussi vouée à l’échec ? J’aime bien qu’un roman ne soit ni tout blanc ni tout noir et qu’il engendre la réflexion. Celle sur le pouvoir des images est au centre de celui-ci que son auteur a voulu comme un hommage au cinéma. Comme Fahrenheit 451 dont il est l’image inversée, il ne laissera pas lecteurs et prescripteurs indifférents.

Guillaume Guéraud sur Mes Imaginaires

 

La brigade de l’œil, Guillaume Guéraud, Le Rouergue (doAdo Noir), septembre 2007, 406 pages, 14 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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