Adultes

Porteurs d’âmes – Pierre Bordage

Pierre BordageLéonie, vingt ans, originaire du Libéria, clandestine en France, prostituée par sa tante depuis l’âge de huit ans. Cyrian, fils de riches, étudiant à l’École européenne supérieure des sciences, impétrant de la très secrète confrérie des Titans. Edmé, vieil officier de police, en bout de course mais têtu. Un chapitre après l’autre, ces trois personnages vont tracer leur route jusqu’à se croiser, tissant chacun la trame d’un suspens efficace. Tout repose sur cette mystérieuse confrérie aux activités multiples et aux membres très influents. Cyrian, qui a déjà tout et voudrait tester l’inconnu, parvient à l’intégrer à l’issue d’épreuves humiliantes. Il va pouvoir enfin s’essayer au voyage extracorporel (VEC) grâce à la mise au point par la confrérie du translateur : cette invention unique et convoitée permet à une âme de quitter son corps pour intégrer un corps d’emprunt qui devient son vaisseau.

C’est Léonie, qui a réussi à échapper à l’enfer de ses tortionnaires, qui va être le vaisseau clandestin de Cyrian, pour quatre jours maximum, sinon l’âme risque de ne plus pouvoir quitter son corps d’accueil. Pour leur malheur, leur route va croiser celle d’un groupe de tueurs qui opèrent pour le plaisir sous la houlette du Diable incarné. Edmé, le paisible presque retraité, est sur leurs traces suite à la découverte de dizaines de corps dans une boucle de la Marne. Lui non plus n’aurait pas dû mettre le nez dans cette histoire glauque.
On aura compris que nous avons affaire à un thriller avec ses ingrédients habituels : cadavres, flics, violence… Le suspense est systématiquement entretenu à la fin de chaque chapitre : efficace, quoiqu’un peu trop répétitif à force.

Mais, au-delà du polar, l’idée est d’amener tout un chacun à prendre conscience de l’autre. Cyrian est un enfant gâté qui mériterait des baffes, un parvenu qui dispose de tout sans jamais avoir rien fait. Bref, on ne l’aime pas et il est donc le parfait cobaye pour Bordage qui va lui faire prendre conscience de ce qu’est l’humanité à travers Léonie. Léonie la pauvre fille, battue, violée, dépossédée en un instant du seul homme qui lui ait accordé de la tendresse, exploitée par la confrérie, traquée par la police. C’est un peu beaucoup pour un seul individu mais on sent que Bordage a voulu mettre en elle la misère la plus noire mais aussi la plus évidente de notre société. La droite (même pas extrême) en prend un coup au passage pour sa politique d’émigration zéro qui tend d’ailleurs à s’élargir à l’ensemble du monde politique français.
Alors, quoi ? Laisser crever de faim, raccompagner à la frontière, dépouiller de tout honneur, pousser à la clandestinité et la violence ? Ils sont traqués jusque dans leur âme ces clandestins alors que le haut du pavé peut se permettre les horreurs les plus ignobles. Bref, un roman engagé d’une certaine façon, peut-être trop systématiquement (il n’y a certainement pas que des anges chez les clandestins).
L’immersion de Cyrian en Léonie est par ailleurs une réussite. Chacun a son propre langage (très figuratif pour Léonie) et une fois unies, leurs voix se mêlent sans plus aucun tiret de dialogue ni de ponctuation : l’amalgame de la langue imite l’amalgame des âmes, procédé stylistique tout à fait convaincant. Comme à cela s’ajoute la toujours grande maîtrise narrative de Pierre Bordage, on finit par oublier les facilités du scénario qui permettent aux personnages de se tirer d’affaire (je pense en particulier au mystérieux Ahmed, sorti de nulle part, aussi à propos qu’un cheveu sur la soupe).
Voilà : un polar réussi prétexte à une aventure humaine unique, c’est un Bordage actuel, engagé, efficace et un bon moment de lecture.

Pierre Bordage sur Mes Imaginaires

Porteurs d’âmes, Pierre Bordage, Au Diable Vauvert, mai 2007, 501 pages, 23€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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