Adultes

Total chaos – Luc Fivet

Luc FivetParis : 2017. François Sacco est flic, pas particulièrement brillant, usant de jazz pour subsister et de coke dans les pires moments. Le roman débute sur un de ceux-là : pour finaliser une traque de plusieurs jours, Sacco doit entrer dans l’enfer qu’est devenu le forum des Halles : « Entrer là-dedans après six heures du soir revenait à signer un semi-arrêt de mort« . N’écoutant que la prime qui alimentera bientôt son compte en banque, Sacco y va, laisse à son suspect le temps de violer la fille, histoire d’avoir un bon flagrant délit, et arrête le type. C’est un de ces Destro-Zen, mouvement bouddhique et apocalyptique, dont les membres immunisés ont pour mission de contaminer le monde à l’aide d’une version fulgurante et imparable du VIH. De fil en aiguille, voilà Sacco sur la piste du CLAC (Collectif d’Action Anticapitaliste) et du propre fils du président de la Répub (n’essayez pas de régler votre écran, il ne s’agit pas d’une erreur de frappe…). Les hautes sphères de l’État ultra-libéral ne sont bien sûr pas au-dessus de tout soupçon dans ce monde tout pourri, surtout pas Gaétan Habel, ministre de la Sécurité Collective qui charge Sacco de traquer les membres du CLAC. Sacco devenu Trane, ex journaleux anarchisant , doit infiltrer des milieux super dangereux.

Plusieurs points à prendre en compte. Premier roman ; hors collection spécialisée ; style provocant : voilà pour les constatations de base. Bilan : contexte hyper rebattu en SF ; intrigue qui se tient ; style épuisant. Commençons par ce troisième points qui attaque le lecteur dès les premières lignes et ne le lâchera plus avant la dernière, s’il y parvient (je pense surtout aux lectrices, en fait). François Sacco a la parole. En tant que narrateur, il s’exprime façon flic à l’américaine, un peu hard boiled mais profitant du système. Bon. Mais Fivet invente un vocabulaire pour son héros, aussi inutile que ridicule. Exemples : regarder se dit scanner, comprendre agréger, cœur bpm. Ça m’énerve assez rapidement… A cela s’ajoute une vulgarité systématique, surtout quand il s’agit de décrire des femmes. Exemple (parmi des dizaines d’autres) : « la fille était super bien roulée, de gros nichons – références européennes incluses – un visage agréable et un joli cul […]. Je n’avais jamais baisé d’Asiatiques. Je me demandait quel bruit elles faisaient en jouissant. Plus harmonieux que leur musique espérons-le« . A chaque femelle rencontrée (femmes serait un mot trop recherché pour l’usage que Sacco fait d’elles), c’est le même portrait, les adjectifs variant selon les mensurations. Ajoutez à cela les comparaison fines : « Le taux d’audience de ‘Rumeurs’ avait monté à la vitesse d’un thermomètre planté dans le cul d’un épileptique« . Eh bien voyez-vous, ça m’a rapidement énervée… Sacco n’est pourtant pas une bête de sexe dénuée de sentiments, non, et pour nous le prouver Luc Fivet le dote d’un frère qu’il aime… comme un frère et qu’il n’a de cesse de faire sortir du caca mental dans lequel cette société pourrie l’a englué.
Le contexte quant à lui a déjà été utilisé maintes fois en SF française ou anglo-saxonne : un avenir à court terme où les politiques sont tous corrompus, les flics pas mieux, où la population est partagée entre quartiers libres et Zones protégées selon ses capacités financières. Voilà où nous conduit l’ultra libéralisme, la super droite décomplexée. Rien de tel pour faire revenir sur le devant du terrorisme national les bons vieux mouvements aussi enterrés que le communisme et l’anarchisme, saupoudrés de philosophies indo-asiatiques mal digérées. C’est là que réside l’intérêt du roman : la réactualisation de ces vieux rêves ayant mal tournés qui, remis sur le tapis, engendrent encore violence et chaos. Autre bon point pour Luc Fivet : sa grande connaissance du jazz qui coule littéralement dans les veines de Sacco : issue de secours, laissez-passer, viatique contre toutes les peurs, le dieu Coltrane soutient son disciple dans tous ses coups, des plus foireux aux plus ambitieux.
En résumé, le style m’a tellement rebutée que j’ai eu du mal à me concentrer sur une intrigue aux personnages multiples, parsemée ça et là de pavés théoriques sur le communisme, le marxisme, Lénine… etc. (très bien documentés d’ailleurs). Celle-ci plaira aux amateurs de polars apocalyptiques dans lesquels la population échappe de peu au grand nettoyage par le vide (est-ce un hasard ? le mode d’extermination choisi ici, est celui imaginé en 1928 par le savant fou d’Arnould Galopin : empoisonner les réservoirs d’eau de Montsouris…). Et aux amateurs de jazz. A mon humble avis, Luc Fivet y gagnerait s’il calmait un peu son style, plus agressif que percutant.

Total chaos, Luc Fivet, Fayard, mai 2007, 461 pages, 22 €

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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