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La Chronique des immortels / 1 – Wolfgang Hohlbein

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J’ai d’abord connu La Chronique des immortels par la bande dessinée (scénario de Benjamin von Eckartsberg et dessin de Thomas von Kummant), parue paradoxalement en France avant la traduction du roman (1er volume, éditions Paquet, 2005). Une très belle BD où dès les premières pages, la tragédie se met en place efficacement : un homme, Andrej Delãny, revient dans son village des Carpates pour chercher son fils, confié à un prêtre des années plus tôt. Le village de Borsa est désert. Quand il retrouve son fils, il doit l’achever tant il a été torturé. Un enfant, Frédéric, survivant, raconte : c’est l’œuvre de l’Inquisition qui, à la recherche d’un hérétique, maître sorcier puissant, a massacré toute la population. Les couleurs, le dessin, tout est à l’aune de ce drame saisissant que le lecteur partage immédiatement.

En lisant ce premier volume, on constate que les deux scénaristes ont pris de saines distances avec le roman. Dans la BD, c’est Andrej lui-même qui raconte son histoire, ce qui est beaucoup plus fort. Autre liberté, dans le roman, Andrej n’est pas contraint de tuer son fils mais le prêtre auquel il l’avait confié et qui a été torturé : c’est beaucoup moins tragique évidemment. La BD autorise les silences éloquents, les visages douloureux, et cet Andrej, au passé énigmatique, est très convaincant : difficile de l’oublier en lisant le roman après coup.

 

Hohlbein-1.jpgMais revenons à ce premier tome de la saga. L’auteur installe habilement une atmosphère de mystère : pourquoi Andrej a-t-il été chassé de son village ? Pourquoi ses blessures guérissent-elles si vite ? Quelles souffrances a-t-il supportées ? On a bien une idée sur la question car quand un roman se déroule en Transylvanie, on se dit que ce n’est pas pour rien? mais c’est pour connivence avec le Diable qu’officiellement l’Inquisition recherche Andrej. Ses soldats ont déporté les habitants qu’ils n’ont pas tués vers le port de Costanta, afin d’alimenter le commerce d’esclaves en Orient. Andrej et Frédéric décident de les poursuivre afin de libérer la mère de l’enfant, mais ils sont épiés par trois « soldats dorés » qui ont participé au massacre de Borsa. Ils échappent de peu à une tuerie dans une auberge et atteignent le port où ils doivent se cacher des troupes de l’inquisiteur Domenicus et celle du duc de Costanta. En ville, Andrej tombe sous le charme d’une femme étrange, visiblement riche et sans vergogne.
Malgré tout, on imagine bien que cet homme-là est maudit et qu’il n’a pas fini de souffrir. Un ennemi juré haut placé, un destin sombre, encore quelques êtres chers à aimer quand on est déjà saccagé par la vie? Hohlbein est incontestablement le maître de la fantasy allemande aujourd’hui, à peu près l’équivalent d’un David Gemmell dans le genre de la fantasy guerrière ou dark fantasy. L’intrigue de ce premier tome, pour être bien menée, n’a rien d’originale. Elle laisse présager une quête douloureuse, de scènes de bagarres musclées et de plus de désespoir qu’il n’en faut pour ce poor lonesome cowboy. La touche d’originalité se dessine à la fin : à la fantasy traditionnelle qu’il maîtrise, Hohlbein ajoute un thème cher à la littérature fantastique : le vampirisme. On le voyait venir, mais il est traité de façon détournée : Andrej n’a pas besoin de boire du sang pour vivre, mais quand il tue l’un des siens, le sang de ce dernier est pour lui un élixir de vie et la source de l’immortalité. Rappelez-vous Tezuka et son manga Phénix .

Alors permettez-moi de vous recommander une dernière fois la formidable adaptation BD qui elle décoiffe vraiment : dessins superbes (très beaux décors paysagers, couleurs sombres), émotion contenue et atmosphère aussi étouffante que violente. Certaines scènes rappellent les samouraïs japonais (entraînement à l’épée), d’autres les périodes les plus sombres de notre Moyen-Age.

Wolfgang Hohlbein sur Mes Imaginaires

La Chronique des immortels – 1 : au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein traduit de l’allemand par Pascale Hervieux, L’Atalante, mars 2007, 283 pages, 13,40€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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