Les falsificateurs – Antoine Bello


CoeurAntoine Bello1991 : Sliv Dartunghuver est Islandais. Quelle aubaine pour lui, frais émoulu de l’université de Reykjavik, d’être engagé par Gunnar Eriksson, directeur du cabinet d’études environnementales Baldur, Furuset & Thornberg. Mais son nouveau patron lui avoue rapidement que ce poste n’est qu’une couverture et qu’il a été en fait engagé pour faire partie d’une organisation secrète : le CFR (Consortium de Falsification du Réel).

Sa mission, qu’il ne tarde pas à accepter, consiste à monter des dossiers visant à la révision de l’Histoire selon une orientation générale donnée par le CFR. Exemple : le CFR décide de s’intéresser aux peuples indigènes. Pour son premier dossier, celui qui lui vaudra son intégration officielle, Sliv monte un dossier visant à attirer l’attention de la communauté internationale sur le sort malheureux des Bochimans, peuple du Bostwana vivant dans le désert du Kalahari. Ce désert intéressant soudain une société diamantaire, les Bochimans sont à nouveau menacés d’expulsion, et pour ainsi dire, d’extinction. Je vous passe les minutieux détails, mais après avoir falsifié les mémoires d’un ethnologue français, Sliv parvient à ses fins. Des centaines de dossiers sont montés chaque année par cette organisation, certains d’ampleur internationale, comme celui de Sliv, d’autres beaucoup plus modestes, visant par exemple à une plus grande reconnaissance des écrivains romantiques français.
Dans quel but ? Là est le grand problème : les agents ne savent pas quelle est la finalité du réseau. Le discours est clair : agir pour le bien-être de l’humanité, pour amener le monde à plus de justice et de paix. Oui mais qui est à la tête du CFR et d’où vient l’argent ? Seuls les six grands dirigeants le savent et un pion tel que Sliv ne connaît même pas leurs noms. Alors tant pis, se dit-il, agir pour le bien de l’humanité y a-t-il une meilleure cause ? Mais que se passe-t-il quand un agent commet une erreur et que sa falsification est découverte ? Que se passe-t-il quand le CFR est menacé et que des milliers d’agents risquent d’être démasqués par la faute d’un seul ? Sliv va l’apprendre à ses dépends et le lecteur le suivre par tous les stades de l’euphorie et du désespoir.

Le CFR n’existe pas, non. Enfin, sûrement pas… ou peut-être pas… Car là où Antoine Bello est vraiment fort c’est qu’il parvient à ébranler nos certitudes. Laïka fut la première chienne dans l’espace, même les enfants savent ça. Oui mais quand un membre du CFR vous explique comment cette mystification a été orchestrée de main de maître, vous vous dites que peut-être… après tout… surtout quand quelques pages plus loin, un autre explicite de façon imparable la mystification des charniers de Timisoara ayant entraîné la mort du dictateur roumain. Ah ça, c’était un coup monté, on l’a su. Oui mais Roswell ? Et si c’était bien une machination (on est d’accord, personne ne croit aux extraterrestres) organisée par le CFR ?

Les scénarios inventés par Bello sont tellement imparables qu’il parvient à faire vaciller nos certitudes les plus basiques en matière d’histoire. Car la réalité n’est pas toujours ce que l’on croit et Philip K. Dick nous l’a déjà magistralement démontré. Mais quand Dick oeuvrait dans un avenir somme toute imaginaire, et trop inaccessible pour l’imagination de certains, Bello choisit de travailler sur le passé, gagnant ainsi en crédibilité et en force narrative. Surfant également sur la vague très populaire de la théorie du complot mondial, il projette sur l’histoire récente une lumière déstabilisante. Je défie quiconque de jurer après lecture de ce roman que les services secrets russes n’auraient pas pu être obligés d’accréditer l’existence de Laïka. C’est sur la finalité de l’Histoire que l’on s’interroge finalement, et sur les méthodes employées par le CFR. Car pour conduire l’humanité vers la justice et la paix, faut-il utiliser des méthodes employées jadis par la dictature stalinienne (effacement ou fabrication de preuves, falsification de documents existants, surveillance des agents…) ? La fin justifie-t-elle n’importe quels moyens ?

Si le mérite d’Antoine Bello s’arrêtait là, nous aurions affaire à un bon livre. Car la proximité du héros narrateur, le faible degré d’anticipation et l’ambiance « sauvons l’humanité les gars » en font un roman facilement accessible.
Or il va plus loin, et nous avons affaire à un écrivain comme la littérature française en a besoin. Antoine Bello ne nous parle pas, même à mots couverts ou de façon détournée, de son père alcoolique, de son oncle violeur, de sa sœur incestueuse ou de son grand-père collabo. Il ne règle pas ses comptes avec sa mère ou son ancienne maîtresse via son livre, ne déballe pas son linge sale en public. Il joue admirablement bien la carte du romanesque, remisant les cartes de l’autofiction et du récit (auto)biographique qui ne durent que la vie de leurs auteurs, et encore… On est bluffé par la mise en abyme du texte : c’est pour mettre en doute notre réalité que Bello invente tant de scénarios si minutieusement décrits. Cette habile construction romanesque s’immisce hors de la fiction et envahit notre réalité : très fort.

Antoine Bello retrouve le souffle et l’ambition romanesque qui manquent aujourd’hui aux écrivains français et que l’on trouve souvent remisés dans les rayons « mauvais genres » de nos librairies et bibliothèques. L’imagination a déserté la littérature française et il n’y a plus guère qu’en science-fiction et en fantasy qu’on la retrouve débridée et audacieuse, comme on l’aime. Malheureusement, les jeunes auteurs de science-fiction et de fantasy français n’ont pas toujours les moyens de donner corps à leurs inventions et les ambitions dépassent parfois leurs capacités. Alors même si pour les lecteurs rompus à la science-fiction américaine ce roman aura certainement un goût de déjà-lu, réjouissons-nous de trouver réunies en un seul roman passionnant ambition et qualité littéraires.

Antoine Bello sur Mes Imaginaires et sur Tête de lecture

 

Les falsificateurs, Antoine Bello, Gallimard, janvier 2007, 501 pages, 21 €

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