Jeunesse

Blanche et l’Oeil du grand khan – Hervé Jubert

CoeurHervé JubertLa Commune a été réprimée et l’honorable famille Painchain peut enfin rentrer à Paris. Il y a bien encore par-ci par-là quelques rouges à arrêter et déporter, mais le gouvernement de Thiers s’en occupe activement et les bourgeois n’ont plus rien à craindre. D’ailleurs Emilienne, la meilleure amie de Blanche va être envoyée en Nouvelle-Calédonie, c’est signe que la reprise en main est bien réelle. Mais est-elle aussi démocratique et populaire ? Voilà bien deux adjectifs que Thiers et ses sbires ont rangé au rang des souvenirs, Blanche et son commissaire d’oncle vont l’éprouver sans tarder. Car quand Gaston Loiseau fait arrêter un comte qu’il croit être une des têtes de l’Hydre qu’il pourchasse depuis longtemps, celui-ci est relâché avant même d’être descendu de son fiacre. Et aussitôt que Blanche visite son amie Emilienne en prison avant son départ pour Toulon, elle est surveillée et classée comme élément potentiellement dangereux. Difficile dans ce cas d’enquêter sur l’Hydre, ce monstre à plusieurs têtes qui dirige la pègre parisienne.
Pourtant l’infatigable Blanche va découvrir une partie du mystère en époussetant quelques vieux volumes de l’Enfer et se mettre en quête de l’Oeil du grand khan, cette bague dont elle ne soupçonne pas les pouvoirs. La malheureuse (et amoureuse) jeune fille va se jeter toute seule dans la gueule de l’Hydre, étrange femme qui sous des dehors d’établissement caritatif, hypnotise ses proies pour mieux les manipuler, du plus petit au plus grand. Et voilà que l’oncle Gaston est arrêté par son propre service, accusé de vol, de meurtres par une police à la solde du gouvernement…

Nous voilà repartis dans cette période méconnue de l’Histoire qu’Hervé Jubert restitue avec tant de brio et d’efficacité. Il n’aime pas beaucoup Adolphe Thiers mais parvient, sans des tartines d’explications à expliciter les positions de chaque camp. L’implication politique de chacun donne encore plus d’épaisseur à des personnages qui n’en manquaient pas, d’autant plus que les sentiments amoureux de Blanche, tout en sobriété et rêverie la dotent d’une dimension supplémentaire et affective indispensable. Même si son prétendant est un peu pâlichon face à elle (mais dans la famille Paichain, se sont les femmes qui portent culotte), ce futur ingénieur timide est le bienvenu dans la panoplie de personnages parisiens.
Quant à l’intrigue, si elle est un peu plus alambiquée que la première, on marche toujours, on court même derrière les pas de cette tête brûlée aussi courageuse qu’intelligente. Les préparatifs du mariage de la soeur aînée de Blanche et le mariage lui-même sont autant de saynètes savoureuses rappelant les films de Marcel Carné ou les toiles de Renoir. L’ambiance est aux déjeuners au bord de l’eau, aux bottines à boutons et aux baignades dans la Seine… Si le vocabulaire et le contexte réservent encore ce roman aux grands adolescents curieux (l’intrigue est assez complexe), il plaira sans problème aux amateurs de romans policiers historiques, Blanche gagnant d’un livre à l’autre ses grades parmi la confrérie restreinte des grands détectives de l’Etrange.

Hervé Jubert sur Mes Imaginaires

Blanche et l’Oeil du grand khan, Hervé Jubert, Albin Michel (Wiz), avril 2006, 244 pages, 13,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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