Adultes

Les Sentinelles de la Nuit – Sergueï Loukianenko

LoukianenkoAnton Gorodetski, trente ans, mage de cinquième classe, n’est plus un humain, c’est un Autre. Agent du Conseil de la Nuit, il a choisi la Lumière, le clan des Clairs. Ses ennemis : les Sombres, qui ont choisi l’Obscurité et dont les agents forment le Contrôle du Jour. Tous évoluent en plein jour ou dans la Pénombre, dimension obscure que nos yeux d’humains ne peuvent distinguer. Le but de ces deux clans : sauvegarder l’équilibre entre les mondes suivant les termes d’un antique traité. A cause de ce texte, les mages blancs ne peuvent faire le Bien à leur guise (guérir, rendre heureux, réconforter…) car une bonne action doit avoir son équivalent dans le monde des mages noirs et donc entraîner un malheur. Idem, si un agent du Contrôle du Jour fait une mauvaise action non autorisée (comme manger un humain sans permission…), le clan des Clairs a droit à sa B.A. Mais le traité spécifie également que des victimes humaines sont données en pâture aux vampires et autres lycanthropes du clan sombre : faut bien manger…

Anton n’est qu’un pion dans ce vaste monde de complots et de chausse-trappes. Ce premier volume nous conte trois de ses aventures où il est chaque fois victime des manœuvres en sous-main de ses supérieurs ou de la politique cachée des grands mages. Narrateur à la première personne, il ne comprend pas grand chose à ce qui se trame (et le lecteur non plus, du coup, du moins pas toujours…) mais il lutte contre les Sombres puisque tel est son destin d’ancien humain moscovite de base. Dans sa première aventure, il rencontre la belle et jeune Svetlana qui est au centre des trois « épisodes », étant appelée à devenir une magicienne hors classe. Anton doit y dompter le désespoir de la jeune femme qui est à l’origine d’un inferno cataclysmique qui menace Moscou. Il doit également sauver un jeune garçon des attentions trop pressantes d’une vampire. Dans le second, il est le centre d’un complot qui vise à lui faire endosser un certain nombre de crimes commis par un mage blanc justicier non répertorié, le Sauvage.
On pourrait croire à un manichéisme de base agrémenté de quelques créatures classiques du bestiaire fantastique. Il n’en est rien car rien n’est simple dans cette lutte. Les « transgresseur de l’équilibre […], psychopathes hystériques » du Bien à tour de bras sont éliminés par les Clairs eux-mêmes. Si Anton apparaît comme une marionnette, c’est que les agents du Contrôle de la Nuit n’ont aucune légitimité ni aucune reconnaissance à attendre des hommes qu’ils sauvent : ils n’existent pas à leurs yeux. Alors Anton ne se révolte pas mais il veut comprendre pourquoi il ne peut aimer Svetlana : elle va lui être enlevée car elle a le potentiel d’une Grande magicienne, et l’amour lui a ouvert les yeux sur sa condition… beau rêve qui ne croise malheureusement pas celui des Clairs qui ont décidé en haut lieu d’utiliser Svetlana pour ouvrir le Livre du Destin (troisième « épisode ») afin d’offrir aux Russes un nouveau monde de paix, de calme et de prospérité. Les précédents projets similaires des Clairs ont abouti au communisme et à la seconde Guerre mondiale… Anton, le faible qui se veut libre, parviendra-t-il, tout manipulé qu’il est, à faire capoter ce plan ?
Loukianenko que l’on découvre en France fait évoluer le fantastique. Non pas vers l’humour, comme ses compatriotes du 19ème siècle, mais vers une réflexion profonde (parfois un peu trop) entre les enjeux du Bien et du Mal. Non pas simplement les concepts, mais plutôt l’efficience : faire le Bien est-il une fin en soit ? Doit-on, avant d’agir, considérer les conséquences secondaires de ses actions ? A l’inverse, une mauvaise action ne peut-elle avoir des retombées salutaires ? L’homme est-il à l’origine de tous ses actes ? Doit-on passer par le totalitarisme et la dictature (même du Bien) pour concrétiser une utopie ? Anton va expérimenter ces questions dans sa chair.
Les créatures fantastiques, même si elles sont bien présentes, sont finalement moins importantes que l’enjeu qu’elles recouvrent. Le gore et la peur ne sont pas les effets recherchés, peut-être juste l’angoisse, celle d’être au monde entourés d’entités qui nous sont étrangères et de ne pas savoir : « J’avais le droit de faire le bien. Il ne me manquait qu’une chose : savoir où était le bien« . Mon seul regret est que certaines scènes se noient dans le grandiloquent et le démonstratif (avec énergie jaillissant des paumes, ouragans destructeurs et déclarations d’amour en pleine catastrophe) et que l’intrigue tourne autour d’une histoire d’amour entre « une gamine hystérique […] et son amoureux hésitant » comme le dit cyniquement le chef du Contrôle du Jour à la fin du roman. L’histoire d’amour manque réellement de profondeur et donc d’intérêt.
On nous dit que « Night Watch et ses suites, Day Watch et Dusk Watch, sont parvenues à séduire une majeure partie des jeunes lecteurs masculins russes, fans de fantastique et d’Internet« . Les jeunes lecteurs masculins russes ont certainement envie d’autre chose que du fantastique anglo-saxon estampillé horreur et ne se préoccupent peut-être pas beaucoup de réalisme sentimental…

NB : ce livre a été adapté au cinéma par le Russe Timur Bekmambetov (sortie en France : septembre 2005) sous le titre Night Watch.

Les Sentinelles de la Nuit (1999), Sergueï Loukianenko traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Albin Michel, novembre 2006, 473 pages, 18,50 €

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