Adultes

Substance Mort – Philip K. Dick

dick.jpgLa substance mort est un drogue en vogue dans une Amérique à peine futuriste. Elle attaque le cerveau, grignote les lobes pariétaux et initie des névroses graves. Tel Jerry qui se croit en permanence recouvert d’amibes. Pour lutter contre ce fléau, le service des stups de L.A. infiltre ses agents parmi les utilisateurs les plus dépendants. Ainsi Fred devient-il Bob Arctor, ou Bob Arctor devient-il Fred. Le flic se fait truand et pour être plus crédible, il prend lui aussi de la substance M, qui lui grignote peu à peu le cerveau. Le flic se fait junky.

Grâce à une technologie avancée, il est revêtu d’un complet brouillé qui lui permet de n’être rien de plus qu’un vague gribouillis aux yeux des autres membres du service des stups. C’est sous cette apparence qu’il fait ses rapports, et qu’on lui demande un jour de surveiller de près Bob Arctor, soupçonné d’être lié à un trafic de haut vol. Pour se faire, on place chez lui des caméras, dont il va devoir visualiser les prises de vue. Il va donc se regarder vivre, lui et ses compagnons de délire Luckman et Barris. Peu à peu les films se superposent à la vie quotidienne, elle-même altérée par des hallucinations et des délires. D’où paranoïa et schizophrénie.
Je commenterai ici le livre de Dick ainsi que son adaptation par le réalisateur américain Richard Linklater (sous le titre A Scanner darkly – sortie en France : 13 septembre 2006). On a reproché au film comme au livre d’avoir des longueurs (c’est dire que l’un est fidèle à l’autre) : il est clair que les dialogues entre junkies n’en finissent pas. Des pages et des pages, puis de longues minutes de discussions pour savoir combien de vitesse a un vélo de sport. Huit, ou neuf, mais non, dix-huit, ou peut-être plus : c’est vain mais pas inutile car ça montre bien que ces gens en sont à ratiociner pour rien, à faire d’un détail un problème existentiel. Ils n’ont plus de prise avec le monde réel et s’en sont fabriqué un autre dans une maison ouverte à tous. Bob Arctor aurait pu y échapper mais il s’est laissé prendre, attiré par Donna, revendeuse de substance M qu’il n’arrive pas à mettre dans son lit. Mais on apprendra à la fin que Donna n’est pas celle que l’on croit, que la double identité de Arctor en cache une autre, à son insu.
Dick, lui-même toxicomane, a écrit ce livre entre deux périodes d’addictions à des drogues très fortes : il sait de quoi il parle quand il décrit des accrocs et des hallucinations. Il connaît le prix à payer pour « continuer éternellement à prendre du bon temps » (p. 395, note de l’auteur) : la mort, comme en témoigne la longue liste des amis disparus ou définitivement détruits qui clôt livre et film.
Linklater a voulu faire de son adaptation très fidèle au livre et à l’esprit dickien un film « expérimental ». Les acteurs (Keanu Reeves, Winona Ryder, Robert Downey Jr.) sont filmés puis l’image est retravaillée numériquement pour lui donner l’aspect d’un film d’animation (rotoscope). Ils en acquièrent une sorte d’inconsistance qui sied particulièrement bien à ces êtres en déréliction. Là où le procédé est vraiment génial c’est quand il est utilisé pour visualiser le complet brouillé de Fred qui est une superposition incessante de personnages animés que l’on a à peine le temps d’entrevoir : un kaléidoscope identitaire pour qui ne sait plus qui il est…
En plus de cette expérience rétinienne, Linklater a réussi à ménager des plages d’humour dans ce monde pourtant si glauque, qui commencent dès la première scène alors que Jerry (devenu Charles Freck dans le film) se gratte et se lave désespérément en compagnie de son chien. Hilarant également, le suicide raté du même personnage qui se fait lire interminablement ses péchés par une incroyable créature aux multiples yeux. Le message n’en est pas moins présent, sans être plombant : la drogue détruit lentement et tue, elle infiltre tous les degrés de la société. Dick l’a dit, puis il a payé ; Linklater le met en scène avec originalité, malgré des acteurs un peu fades (sauf Robert Downey Jr. aussi inquiétant que drôle).

Philip K. Dick sur Mes Imaginaires

Substance Mort (A Scanner Darkly, 1977), Philip K. Dick traduit de l’anglais (américain) par Robert Louit, Gallimard (Folio SF n°25), septembre 2000, 395 pages, 5,40€

A lire aussi :

Tideland – Mitch Cullin Dans le fin fond du Texas, au milieu de nulle part, il y a une vieille maison en bois. A l'intérieur, une petite fille, Jeliza-Rose, qui enfile au bou...
Les îles du soleil – Ian R. MacLeod Voici un nouvel auteur de SF britannique, édité en France directement en poche grâce à l'heureuse initiative de la collection Folio SF chez Gallimard....
La Trilogie de l’Empire / 1 – Raymond ... Mara, dix-sept ans, est l'unique héritière du clan des Acoma. Son père et son frère ont été tués par l'ennemi ancestral de leur maison : Jingu, seig...
La porte des mondes – Robert Silverberg 1963 : Dan Beauchamps, adolescent anglais, part chercher l'aventure au royaume des Aztèques. Après une éprouvante traversée de six semaines, le jeune ...

Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *