La nef des fous – Richard Paul Russo


russo.jpgPersonne à bord n’est assez vieux pour se rappeler depuis combien de temps l’Argonos erre dans l’espace. Depuis des générations il va, il est, même son passé a disparu. C’est pourtant une véritable société qu’il transporte à son bord, plusieurs milliers de personnes dont Bartolomeo, le narrateur, ne vivant uniquement que grâce au soutien indispensable d’un exosquelette. Il est le conseiller du capitaine Nikos et fait figure d’électron libre dans ce vaisseau où la société est fortement hiérarchisée : soutiers et travailleurs manuels en bas, Eglise toute puissante, avec son évêque en haut. En cas de crise, celui-ci acquiert une influence considérable.

Aussi quand, pour la première fois depuis quatorze ans, l’Argonos aperçoit une planète inconnue, l’évêque prend-il les devants et la baptise Antioche. Pourtant, sur cette terre promise, c’est l’horreur qui s’offre au petit groupe parti en reconnaissance : des corps mutilés, dépecés, des rivières de sang et de cadavres sur une planète déserte.

Le Conseil décide de fuir ce cauchemar mais les soutiers aspirent à la terre ferme et fomentent une rébellion : ils vont quitter le vaisseau pour s’installer sur Antioche, Bartolomeo à leur tête.
Mais ils sont découverts et Bartolomeo enfermé, pour être bientôt relâché car le capitaine a besoin de ses conseils : on a détecté la présence d’un autre vaisseau dans l’espace. L’événement ne s’est jamais produit et la prudence est de rigueur : ami ou ennemi ? Humains ou aliens ? Bartolomeo fait encore partie de l’équipe qui doit explorer l’engin spatial. Tout y semble mort, abandonné. Mais bientôt des accidents mortels ponctuent l’exploration et des voix s’élèvent pour que malgré cette exceptionnelle rencontre, les recherches cessent.

Jamais l’existence de l’Argonos ne sera justifiée, jamais on ne saura ce que ces milliers d’hommes et de femmes font dans ce vaisseau depuis des générations. Pas plus qu’aujourd’hui nous ne savons ce que quelques milliards d’humains font sur une planète nommée Terre et vers quoi ils tendent. L’Argonos n’a pas de passé, pas d’archives et pas de mémoire. L’Argonos n’a pas de but, si ce n’est celui d’être et de rester en vie. Il s’interroge parfois sur sa présence dans l’univers, jamais sur son existence. C’est Bartolomeo, ce philosophe cynique et souffrant qui met en marche le doute, et donc la crise. A vouloir donner un autre statut à l’homme, il ébranle les fondations de cette société sclérosée jusque dans ses institutions les plus anciennes. Et quand la peur s’y insinue, c’est le lecteur qui tremble car Russo sait soigner ses effets.

Il y a à la fois de L’Alien et du Dan Simmons dans cette écriture qui installe l’angoisse en quelques paragraphes. Aussi bien sur Antioche que dans le vaisseau alien, c’est avec appréhension que l’on suit l’avancée macabre des explorateurs et que l’on sursaute à chaque fois qu’ils ratent une marche. Au thème classique du méchant extraterrestre caché, Russo apporte sa pierre qui, si elle n’atteint pas la maîtrise de ses prédécesseurs, n’en est pas moins à oublier. Russo sait bâtir des atmosphères confinées, des personnages cohérents à la personnalité riche, parfois imprévisible. Enfin il a ramassé en un tome ce que certains font traîner sur trois, gagnant ainsi en efficacité. Ainsi la destinée de l’Homme prend-elle des airs de suspense hitchcockien à la sauce space op. Bien plus profond que la plupart des romans du genre actuellement, cette Nef des fous et ses méchants aliens vous embarquent et vous ne les quittez plus.

Cet article a été publié dans Galaxies n°42, printemps 2007

Richard Paul Russo sur Mes Imaginaires

 

La nef des fous (Ship of Fools, 2001), Richard Paul Russo traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Le Bélial, mars 2006, 416 pages, 22€

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