Essais

Science-fiction. Une littérature du réel – Raphaël Colson & André-François Ruaud

Ruaud« Le paradoxe actuel de la science-fiction pourrait tenir dans cet abîme séparant son absence de reconnaissance intellectuelle et son succès planétaire, en tant que mise en image la plus populaire au sein de notre ‘culture marchande’ (p. 171) ».
Voilà en quelques mots résumée la situation de la science-fiction et en un livre, ô combien stimulant, théorisé le cri de guerre de la formatrice que je suis : « Non la SF ne se résume pas aux petits bonhommes verts gluants et aux sabres laser désintégreurs ! ». Avec érudition et simplicité, Colson et Ruaud s’attaquent à un genre maintes fois théorisé. Avec modestie, ils déclarent vouloir écrire un « résumé de l’histoire de la science-fiction (p. 110) », ce qui n’est pas vrai du tout : c’est beaucoup plus que cela. Le principe de la collection est de poser cinquante questions sur le sujet abordé. C’est artificiel mais les auteurs détournent habilement la chose. Par exemple, derrière des questions comme « La fin des archétypes ? » ou « Comment peut-on douter de la réalité ? » se cachent des portraits d’auteurs qui sont autant de chefs de file (Ursula Le Guin, Philip K. Dick).
Ensuite, si vous êtes un peu curieux, vous ne pourrez qu’être attiré par des questions comme « L’esprit ou l’intime ? », « Cryptographie et quantique : un nouveau Graal ?« . Les auteurs n’en répondent pas moins à des questions de base comme qu’est-ce que l’uchronie, le cyberpunk, le steampunk. Mais l’approche reste chronologique : de 1818 à aujourd’hui même, le genre est exploré sous un angle résolument social : il ne s’agit pas d’un inventaire historique agrémenté d’un catalogue de titres, mais bien de l’analyse des différents courants de la SF littéraire, des conditions sociales, culturelles et politiques de leur émergence et de leur constante adéquation avec leur époque.
Ainsi, chaque chapitre commence par une remise à jour de l’histoire politique et sociale des Etats-Unis, jusqu’à leurs plus récents présidents. Par exemple, pour l’année 1968, les auteurs sont clairs : « En définitive, cette année 1968 témoigne d’une science-fiction préoccupée par l’entropie et l’état de décomposition de la civilisation occidentale, orchestrant pour un temps une synergie exemplaire entre l’exercice prospectif et la fiction spéculative« . Ainsi dans les années 1968-1976, la littérature de Sf américaine s’ancre dans l’actualité politique et économique. Il ne s’agit plus d’une littérature de l’avenir mais une littérature du futur immédiat. Les écrivains pratiquent une « veille prospective », privilégiant les thèmes sociaux et économiques.
Il en est de même au cinéma qui abandonne provisoirement E.T. et space opera. Mais la fiction spéculative est un échec commercial aussi l’enterre-t-on symboliquement en 1977 lors de l’avènement de Star Wars. Les auteurs expliquent l’orientation nettement anglo-saxonne de leur étude : « Aux Etats-Unis seulement (et, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni) s’est constitué un véritable mouvement portant cette littérature, et une société d’écrivains et d’éditeurs (p.110) ».
En France, la SF littéraire reste marginale et non reconnue comme un genre à part entière. Aujourd’hui les choses changent en France et les maisons d’édition spécialisées sont nombreuses. Pour autant, elles se concentrent essentiellement sur le genre lucratif qu’est la fantasy. Colson et Ruaud ne reconnaissent guère de talents aux auteurs français, si ce n’est dans le steampunk, mais pour eux « ce sous-genre a certainement déjà connu ses plus belles heures« . Mais ceci ne tiendrait-il pas au fait qu’aux USA, écrire est un métier qui s’apprend ? (voir question n°34). D’où une écriture efficace et commerciale qui assure des ventes importantes et donc une certaine pérennité. Mais laquelle ? Ruaud et Colson connaissent l’état du marché éditorial américain. Constatation : « les grands auteurs étasuniens ne publient presque plus de science-fiction exigeante et véritablement littéraire (p. 172) ».

Ne vous précipitez donc pas sur la dernière traduction américaine en matière de SF mais bien plutôt sur ce petit bouquin qui est une mine de bonnes idées de lecture. Si vous avez déjà lu tous les vieux de la vieille, suivez comme moi les conseils de ces deux spécialistes avisés, essayez Paul Di Filippo, Andrew Weiner, Charles Stross Ou China Miéville pour citer des auteurs facilement accessibles en format poche. Colson et Ruaud citent aussi des auteurs non encore traduits en France, histoire de nous faire trépigner…

Pour finir, oubliez tous vos a priori de bibliothécaires sur la science-fiction (trop de science, pas de style, les petits bonhommes verts…etc…) : la SF est une littérature du réel, on ne vous le dira jamais assez…

André-François Ruaud sur Mes Imaginaires

Science-fiction. Une littérature du réel, Raphaël Colson et André-François Ruaud, Klincksieck (50 questions), mars 2006, 190 pages, 13,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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