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Le complot contre l’Amérique – Philip Roth

Le complot contre l'AmériqueEncore un livre de SF caché en littérature générale… espérons qu’il s’en vendra plus que les romans dûment étiquetés, c’est le but d’ailleurs. Mais bon, Philip Roth, auteur de SF ? Eh bien oui, puisque Le complot contre l’Amérique est une uchronie, genre prolifique et bien connu des amateurs grâce à Philip K. Dick, Keith Roberts ou Robert Silverberg, entre autres. Kézaco ? C’est l’histoire revisitée, le nez de Cléopâtre bien plus long, Christophe Colomb passant bien loin des côtes américaines, l’Allemagne gagnant la Seconde Guerre mondiale.

Pour Philip Roth, c’est Charles Lindbergh, beau, jeune, héroïque et antisémite notoire gagnant les élections de 1940 et devenant ainsi le trente-troisième président des Etats-Unis. A partir de ce point divergent, il imagine ce que deviennent l’Amérique et surtout les Juifs, eux qui avaient la naïveté de croire qu’ils étaient des Américains comme les autres. Petit à petit, les choses vont changer pour eux, jusqu’à l’exil forcé, imposé par le gouvernement pour mieux détruire les communautés. Le père de Philip n’en démord pas, naïf dans ses convictions : Lindbergh est vendu aux nazis. Mais le président se défend de toute allégeance au régime allemand, quelques amitiés tout au plus. Ce qu’il prône haut et fort c’est la non ingérence des Etats-Unis dans la guerre européenne. L’Amérique va bien, les Américains travaillent, ils n’iront pas mourir pour une guerre qui ne les concerne pas. Soit, mais de là à inviter Von Ribbentrop à la Maison Blanche… il n’y a qu’un pas qu’il franchit en 1942, année de tous les périls.
Dans Le complot contre l’Amérique, le narrateur, le petit Philip Roth âgé de sept ans, décrit de l’intérieur et sans bien toujours les comprendre les transformations d’un pays qui ne veut plus de lui. Son cousin perd une jambe en allant se battre, malgré tout ; son frère part deux mois dans le Kentucky dans une famille chrétienne et en revient ravi (il a mangé du porc : c’est excellent !) ; le voisin du dessous atteint d’un cancer se suicide ; son oncle par alliance, le célèbre rabbin Bengelsdorf chante la gloire de Lindbergh ; le triste Seldon Wishnow veut absolument jouer aux échecs avec lui ; il fait une fugue et perd sa précieuse collection de timbres : dans le quotidien du petit Philip se mêlent la grande Histoire (uchronique) et la petite, celle de tous les jours, celle d’un petit Américain qui comprend ce que c’est que d’appartenir à une minorité. Puis qui découvre qu’on peut se faire assassiner dans la rue, que l’Amérique a ses faiblesses, qu’une mère peut pleurer.
Et l’on se dit que tout cela n’a rien d’incroyable, après tout. Un Lindbergh, allié à un Ford aurait très bien pu guider l’Amérique dans cette voie, et le peuple les suivre. Si tout sonne si juste, c’est que Roth ne s’écarte qu’une fois de la réalité historique, pour donner la victoire au bel aviateur. La suite des événements en Europe reste inchangée (invasion de la Pologne, de la France, de la Russie, mesures de ségrégation…) créant ainsi le vraisemblable. Ajoutant à cela une histoire racontée par un petit garçon comme les autres, dans son univers quotidien et familial d’écolier américain, Roth crée l’illusion de la réalité. Une mère tendre, un père engagé, un frère adolescent courant d’une révolte à l’autre, toutes ces personnalités fourmillantes de vie apaisent ce que cette triste uchronie aurait pu avoir de sinistre. Le ton est celui de la chronique familiale au pays de l’Oncle Sam découvrant que certains sont plus égaux que d’autres.
Et parce qu’une uchronie ne s’apprécie vraiment que quand on peut séparer l’historique de l’imaginaire, Roth ajoute à son texte quarante pages de post-scriptum adressé « au lecteur curieux de savoir où s’arrête l’histoire et où intervient l’imagination » : chronologie véritable, bibliographies, et documents annexes remettent les choses en ordre. Confusion et provocation s’éloignent : restent un goût amer et la pensée obsédante que le destin de ce peuple-là est bien fragile.

Le complot contre l’Amérique (The Plot Against America, 2004), Philip Roth traduit de l’anglais (américain) par Josée Kamoun, Gallimard, mai 2006, 476 pages, 22€

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