Adultes

L’homme des jeux – Iain Banks

BanksL’homme des jeux s’inscrit dans un cycle dont chacun des opus peut être lu séparément. L’intérêt réside dans la mise en place de la Culture, un type de société cohérent, original et très obscur. Qu’on imagine donc un monde où le pouvoir et l’argent n’existent plus, où chacun peut tour à tour devenir homme ou femme, où il n’y a ni loi, ni gouvernement. Ni dieu ni maître, sans slogan ni agitation. Depuis onze mille ans, la Culture est, la Culture règne, et tout va bien. Sauf que… la Culture est prosélyte et guerrière : un mystérieux service nommé Contact, dont on ne sait quasiment rien, repère dans l’espace les civilisations étrangères, y envoie ses agents chargés de « civiliser » les barbares (tout ce qui n’est pas la Culture est barbare) de gré ou de force. Bref, de les coloniser. Voilà qui est tout de même bien dérangeant…

Dans ce volume (le premier traduit en France mais le deuxième écrit), Contact décide d’envoyer son champion des jeux Jernau Gurgeh dans l’Empire d’Azad, du nom du jeu qui y régit toute l’organisation sociale et politique. Ne peuvent accéder à des postes importants que d’excellents joueurs (« qui réussit dans le jeu réussit dans la vie« ), et le meilleur devient empereur. Les habitants y sont humanoïdes et se composent de trois sexes, l’apical étant le dominant. Après réflexions (un peu longues), Jernau Gurgeh décide de partir pour Azad. Il a passé sa vie à jouer et ne consacre son temps qu’à ça (le travail n’existe pas pour la Culture, il faut bien s’occuper…). Son but avoué sera de savoir si un joueur peut « se mesurer avec succès aux autochtones en se fondant sur les principes des jeux dans leur ensemble, plus un rapide exposé des règles de celui-ci« . La curiosité de Jernau Gurgeh est piquée, surtout qu’il doit se faire oublier pour un temps, car il vient de tomber dans un piège tendu par un drone malsain qui l’a poussé à tricher au jeu pour la première fois de sa vie.
Le voilà donc parti pour l’Empire d’Azad, qui ressemble bigrement à notre bonne vieille civilisation : dominants et dominés, rapports de force, corruption, pouvoir, argent… tout ça régi par le jeu d’Azad auquel Jernau Gurgeh ne tarde pas à exceller. Il va bientôt devenir gênant, très gênant pour l’Empire qui ne saurait admettre la supériorité de la Culture, et pour l’Empereur lui-même dont le trône est menacé.

Ce livre est d’une grande finesse car tout en ambiguïtés et en questions non résolues. La Culture, système social où tout le monde semble si heureux, est-elle l’Utopie enfin réalisée ? Mais qu’en est-il de la colonisation systématique de toutes les civilisations rencontrées ? Quelle est exactement la fonction de Contact ? Qui dirige ce service ? Nous autres anciens pays colonisateurs, nous ne pouvons que désapprouver… mais qu’en est-il alors de l’Empire corrompu jusqu’à l’os ? Il nous est si familier qu’il est difficile de le condamner, voilà qui est habile de la part de Banks. Le summum du roman est atteint au moment ou Jernau Gurgeh visite les bas-fonds de la planète et accède aux divertissements réservés aux puissants. Les descriptions sont absolument sordides, cruelles, extrêmement envoûtantes et malsaines. Gurgeh comprend, et le lecteur avec lui, que les lois sont faites pour dominer les faibles et les contraindre mais aussi pour que les puissants jouissent du plaisir de les enfreindre le plus sadiquement possible. Les dirigeants et hauts fonctionnaires de l’Empire se repaissent de sexe malsain, de tortures et de mort. Alors que quand tout est permis, il n’y a rien à désirer, rien à revendiquer, rien à punir : l’anarchie serait-elle l’opium du peuple ? Nous voici devant un bien subtil paradoxe, que Banks ne résout pas et c’est tant mieux.

Iain Banks sur Mes Imaginaires

L’homme des jeux (1988), Iain M. Banks traduit de l’anglais par Hélène Collon, Robert Laffont (Ailleurs et Demain), 1992, 390 pages, 21€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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