Adultes

Le dernier de son espèce – Andreas Eschbach

EschbachSteve Austin, ça vous dit quelque chose ? Mais si, rappelez-vous, il y a quelques années à la télé, L’Homme qui valait trois milliards (qui ne valait en version originale que six millions de dollars). En le voyant courir aussi vite que l’éclair, défoncer un mur de son seul poing et lire une pancarte distante d’un kilomètre, avez-vous jamais pensé à ce qu’il ressentait ? En le mariant, virtuellement, avec Super Jaimie, avez-vous vraiment réfléchi à ce qu’était l’amour pour un cyborg ? Eh bien Andreas Eschbach y a pensé lui et créé Duane Fitzgerald, héros bien plus poignant que l’original puisque celui-ci n’a pas servi, si j’ose dire.

L’armée américaine a mis au point ces êtres améliorés dans les années 80, prévoyant d’en faire des soldats indestructibles, infaillibles. Une première sélection de candidats s’opère, les premiers implants sont posés, les premiers tests effectués. Mais voilà la guerre du Golfe, l’enlisement américain, l’armée qui perd la face… et la mort de premiers cyborgs dont l’organisme ne supporte pas les mutilations, manipulations et améliorations qui leur sont infligées. Bref le projet capote. Impossible de recycler les cyborgs, secrets d’État. Il leur faut donc disparaître, en douceur tout de même, l’armée a des scrupules.
Duane Fitzgerald est autorisé à se terrer en Irlande, la terre de ses ancêtres, à condition de ne pas bouger du petit village de Dingle et de ne pas se faire remarquer. C’est ce qu’il fait, pendant douze ans, avalant chaque jour des concentrés alimentaires, resserrant parfois un boulon récalcitrant. Jusqu’au jour où arrive à Dingle un avocat surexcité, adepte des droits de l’Homme, qui lui met la main dessus et lui promet de traîner l’armée américaine en procès pour indemnisation.
La belle mécanique du quotidien s’enraye et Duane comprend qu’il est désormais de trop, dernier témoin d’un gros cafouillage classé top secret.

Eschbach entraîne son lecteur dans les méandres de l’esprit d’un homme qui par son corps ne fait plus partie de la race humaine. Il se remémore son enfance, ses rêves de gosse trop petit qui voit partir sa mère le jour où la télé diffuse le premier épisode de la série mythique. Il se rappelle son entraînement militaire quand, devenu un homme, son rêve devient réalité : les muscles, la force, l’invincibilité… mais pas les femmes car la machine qu’il est devenu pèse un quintal et demi, aucune demoiselle ne pourrait supporter ça. Puis la réclusion, la solitude, sans amertume pourtant : contrairement à bien d’autres, il a réalisé son rêve et choisit d’en assumer toutes les conséquences.
C’est finalement le portrait d’un homme fragile que brosse Eschbach, un homme à la merci du moindre bug, dépendant de rations alimentaires livrées tous les quatre jours. Tout cela est bien amer, désabusé si la casse est le seul avenir de ceux qui ont pu concrétiser leurs rêves les plus improbables grâce à la technologie moderne. Les savants fous en prennent encore pour leur grade, surtout les plus américains d’entre eux. Nous, c’est promis, nous laisserons les supers héros là où ils sont, et nous contenterons d’en rêver. Pourtant, Wonder Woman…

Le dernier de son espèce (2003), Andreas Eschbach traduit de l’allemand par Joséphine Bernhardt et Claire Duval, L’Atalante, janvier 2006, 292 pages, 19€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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